Aimeri Picaud de Parthenay

La rédaction du Codex Calixtinus est antérieure à 1173, date où Arnaud du Mont, moine de l’abbaye de Ripoll, vient en prendre partiellement copie à Compostelle. Elle est postérieure à 1139, date du dernier miracle inséré dans le recueil. Selon Manuel Diaz y Diaz, on peut la placer dans une fourchette comprise entre les années 1150-1165. Le Guide du Pèlerin, probablement rédigé vers 1138, est alors intégré à l’ensemble. Il est l’œuvre d’un ou de plusieurs compilateurs d’origine française. L’un d’eux était sans doute un Poitevin, chanoine à Saint-Léonard de Noblat. 

 

Par ailleurs, certains chapitres du Guide sont attribués au pape Calixte, à Aymericus et à Aymericus cancellarius, qu’il faut sans doute identifier avec Aimeri de la Châtre, chancelier des papes Calixte II, Honorius II et Innocent II. Le Guide se termine par l’hymne Ad honorem regis summi où sont résumés les vingt-deux miracles du livre II, et qui porte en tête le nom de son auteur : Aymericus Picaudi presbiter de Partiniaco. Puis vient une fausse bulle du pape Innocent II (1130-1143), ajoutée au recueil en 1139 ou peu après, probablement en même temps que le dernier miracle qui se rapporte à Brun de Vézelay, pèlerin de Saint-Jacques. La bulle stipule que le livre d’abord publié par Calixte II est offert en don à l’église de Saint-Jacques en Galice par Aymeric Picaud de Parthenay-le-Vieux, par Olivier d’Iscan, village de Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, et par la compagne de celui-ci, Gerberge la Flamande. Par cette bulle, Innocent II garantit aussi l’authenticité et l’autorité du livre offert et frappe d’excommunication tout voleur qui en dépouillerait les porteurs pendant le voyage ou le déroberait ensuite au trésor de Saint-Jacques. La bulle est  confirmée et signée par huit cardinaux contemporains d’Innocent II, avec à leur tête le chancelier Aimeri de la Châtre. A la suite, on trouve le miracle de 1139 rapporté par l’abbé de Vézelay Aubri, également évêque d’Ostie puis légat du pape, dont le nom est apposé en huitième position sur la bulle d’Innocent II. 

 

Si cette bulle est fausse, doit-on en déduire que les personnages qu’elle met en scène sont eux aussi nés de l’imagination du faussaire ? Tout d’abord, rien ne permet d’affirmer, comme le font Pierre David, René Louis et André Moisan, que le livre édité par le pape Calixte (Hunc codicem a domino papa Calixto primitus editum…) correspondait au Liber Sancti Jacobi dans son ensemble. Michel Huglo a montré que les pièces chantées du Codex Calixtinus sont toutes transcrites avec le même système de notation musicale, qui n’est pas la notation aquitaine, pourtant en vigueur à cette époque dans l’Espagne chrétienne, mais la notation de Nevers, notamment utilisée à Vézelay. Le choix de certaines pièces témoignent aussi de relations étroites entre Compostelle et l’abbaye bourguignonne, tout comme la date de dédicace commune aux deux basiliques et fixée au 21 avril. La dédicace de la basilique de Vézelay eut lieu le 21 avril 1104, et celle de Compostelle un an plus tard, selon Bernard Gicquel. Le lien avec Vézelay, suggéré à la fois par la bulle d’Innocent II et par le miracle de 1139, est donc confirmé par l’étude musicologique. Mais l’influence des moines de Vézelay n’est visible que sur les chants liturgiques des messes et offices, c'est-à-dire sur une partie seulement du premier livre. De plus, ces chants ont pu être compilés à Vézelay et transmis à Compostelle bien avant 1139, vers 1104 par exemple. Cette année-là, qui vit la dédicace de la nouvelle basilique de Vézelay, Diego Gelmirez fit un long séjour à l’abbaye de Cluny, à laquelle Vézelay avait été rattachée quatre ans plus tôt. A partir de 1106, l’abbé de Vézelay n’est  autre que Renaud de Semur, petit-neveu de l’abbé Hugues de Cluny. C’est probablement par l’intermédiaire de Cluny que Compostelle a noué des contacts avec l’abbaye de Vézelay, et ce dès le début du 12ème siècle.

 

Le nom d’Aimeri Picaud, mentionné par la bulle d’Innocent II, est cité par le Codex Calixtinus comme auteur de l’hymne qui résume les vingt-deux miracles dans l’ordre même de leur compilation au livre II, qui n’est pas l’ordre chronologique. Aucun miracle ne se réalise au profit des Galiciens, et seuls deux miraculés sont originaires de la péninsule ibérique, de Catalogne. On est frappé par la proportion élevée des ressortissants de l’Empire germanique : Frisons, Lorrains, Allemands, Bourguignons, Provençaux et Italiens sont concernés par plus de la moitié des miracles. Les quelques Français cités sont peut-être des Aquitains, puisqu’on trouve aussi un Poitevin et un Toulousain, Pons, comte de Saint-Gilles. Le chevalier d’Apulie pourrait être un Normand installé en Italie du Sud. 

La géographie des miracles montre une certaine prédilection pour le chemin de Saint-Jacques, notamment dans sa partie espagnole. La Terre Sainte sert de toile de fond à quatre miracles au profit de pèlerins se rendant à Jérusalem ou en revenant, à chaque fois par mer. Les pèlerinages maritimes aux Lieux Saints - Compostelle, Rome et Jérusalem - sont confirmés par d’autres sources contemporaines comme les récits de croisades. Enfin, la moitié des miracles se produit dans le pays d’origine du miraculé. 

 

On remarque que les territoires dont est issue la grande majorité des miraculés correspondent peu ou prou à l’espace défini par l’extension du réseau clunisien aux 11ème et 12ème siècles. Si le nord-ouest de la France ne fournit aucun miracle, alors que le culte jacquaire y est pourtant bien attesté, c’est peut-être parce que l’ordre de Cluny y est très peu implanté. L’influence de Cluny est patente sur le Livre des Miracles remanié, tel qu’il nous apparaît dans le Codex Calixtinus, et tel qu’il nous est présenté par le prêtre Aimeri Picaud de Parthenay, sous forme de résumé, dans l’hymne Ad honorem regis summi. Soit Aimeri Picaud est l’auteur de ce remaniement, soit il en a pris connaissance, à Compostelle ou ailleurs, pour rédiger son hymne, dont la composition est postérieure à 1135, date du miracle le plus récent parmi les vingt-deux du livre II, mais antérieure à 1139, car le miracle survenu cette année-là à Vézelay n’y figure pas. Il semble donc difficile d’identifier l’auteur de l’hymne Ad honorem avec le personnage cité sous le nom d’Aimeri Picaud dans la fausse bulle d’Innocent II, postérieure à 1139. En effet, si Aimeri Picaud s’était rendu à Compostelle en 1139, porteur du livre de Calixte II et de la bulle d’Innocent II, pourquoi n’a-t-il pas modifié son hymne pour y ajouter un résumé du miracle de 1139 ? Il est plus probable que le faussaire a trouvé le nom d’Aimeri Picaud en tête de l’hymne Ad honorem et qu’il l’a utilisé pour fabriquer la bulle papale. 

 

Cette hymne se trouvant placée à la fin du Guide du Pèlerin, dont l’un des auteurs se montre particulièrement bienveillant envers les Poitevins, on en a déduit que le Guide était l’œuvre d’un seul auteur, le Poitevin Aimeri Picaud de Parthenay. Or, le Guide du Pèlerin est une œuvre composite à laquelle ont sans doute participé plusieurs compilateurs. On peut attribuer certains chapitres (le premier, une partie des chapitres sept et huit, le chapitre dix) à un chanoine poitevin qui passa plusieurs années à Saint-Léonard de Noblat et qui séjourna ensuite à Compostelle où il aurait occupé une fonction à l’hôpital Saint-Jacques. Peut-on identifier ce chanoine avec Ameri Picaud de Parthenay ? C’est une possibilité, mais pas une certitude absolue. 

 

Par ailleurs, Alison Stones et Jeanne Krochalis ont mis en évidence le rôle de Rainerius, chanoine de la cathédrale de Pistoia en Italie, qui pourrait avoir participé lui aussi à l’élaboration du Guide. Formé à Pistoia, Rainerius poursuivit ses études à Paris, puis à Winchester auprès de l’évêque Henri de Blois. Il se rendit ensuite à Compostelle où il devint chanoine de la cathédrale et maître de l’école épiscopale. En 1138, il favorisa les contacts entre son ancien évêque Atton et l’archevêque de Compostelle Diego Gelmirez dans le but d’obtenir pour la cathédrale de Pistoia une relique de saint Jacques. Cette relique - un os de la mâchoire - fut accueillie à Pistoia en 1144. Il est possible qu’un exemplaire du Guide du Pèlerin, voire une bonne partie du Liber Sancti Jacobi, la suivirent en Italie.  

 

Enfin, la Translation de saint Jacques, relatée dans le livre III, était connue au-delà des Pyrénées dès le 11ème siècle par les manuscrits conservés dans les abbayes de Saint-Martial de Limoges, Fleury-sur-Loire et Gembloux. Bien que l’abbaye limousine, rattachée à Cluny en 1062, ne soit jamais citée dans le Guide du Pèlerin, ses relations avec Compostelle et, plus généralement, avec le péninsule ibérique, sont anciennes et restent fortes au cours du 12ème siècle. Située sur la route de pèlerinage reliant Vézelay à Compostelle, l’abbaye de Saint-Martial reçut ainsi en 1102 la visite de Diego Gelmirez qui put sans doute, à cette occasion, prendre connaissance de la version limousine de la Translation de Saint-Jacques. Concernant Gembloux, on remarquera que l’abbaye namuroise appartenait alors à l’Empire germanique. Il est probable que le récit de la Translation y fut apporté à la suite du pèlerinage d’un groupe de Liégeois à Compostelle, en 1056, groupe auquel appartenait l’abbé Albert de Gembloux, désireux de doter son abbaye des reliques du patron de l’Espagne. Pour Jacques Stiennon, le récit du voyage des Liégeois à Compostelle, composé entre 1095 et 1112 par un moine de l’abbaye Saint-Jacques de Liège, est une œuvre d’inspiration impériale et clunisienne . Les pèlerins liégeois y sont systématiquement qualifiés de Lotharingiens, ce qui n’est pas sans rapport avec le miracle survenu en 1080 aux trente Lorrains ou Lotharingiens et consigné dans le Livre II du Liber Sancti Jacobi.  Quant au manuscrit de Fleury, il devait être destiné à l’église Saint-James de Beuvron, dépendance normande de la puissante abbaye ligérienne où l’on conservait des reliques de saint Jacques. La Normandie et le Val de Loire ont également apporté leur contribution à l’élaboration du Codex Calixtinus par leur influence stylistique sur les miniatures et les enluminures du manuscrit de Compostelle. 

 

Plusieurs études ont mis en avant l’unité interne du Liber Sancti Jacobi, dont les cinq livres forment un ensemble cohérent, auquel on a donné le même esprit et le même style. André Moisan en a déduit que le Liber était l’œuvre d’un seul et unique compilateur, un clerc français écrivant en France, qu’il qualifie même d’ « élaborateur-rédacteur », Aimeri Picaud de Parthenay. En fait, cette hypothèse ne se justifie pas. En effet, la cohésion du Liber Sancti Jacobi résulte plus probablement du fait que l’ouvrage, composé de sources très diverses, a été mis en forme et remanié pour une rédaction définitive par le même groupe de scribes, dans un seul lieu, sous l’égide d’un commanditaire unique qui lui a insufflé un ton et un sens général. Toutes ces conditions étaient réunies au chapitre de la cathédrale de Compostelle, sous l’épiscopat de Diego Gelmirez. Pendant cette période, Compostelle est l’un des principaux centres hispaniques de production littéraire d’où sortent également l’Historia Compostellana et le cartulaire Tumbo A. Par ailleurs, les excellentes relations de Diego Gelmirez avec Cluny et la haute aristocratie bourguignonne, ainsi que les origines ethniques de certains clercs et chanoines travaillant au chapitre, expliquent les influences outre-pyrénéennes - principalement aquitaines et bourguignonnes, mais aussi normandes - sur la rédaction du Liber Sancti Jacobi. Rappelons enfin que le Liber est avant tout un ouvrage de propagande visant à glorifier saint Jacques le Majeur et surtout à promouvoir Compostelle comme grand sanctuaire et lieu de pèlerinage de la Chrétienté, au détriment des autres lieux de culte de la péninsule ibérique. Les premiers bénéficiaires du message délivré par le Liber Sancti Jacobi sont le diocèse de Compostelle et son archevêque, Diego Gelmirez.