Arastagnus, roi de Bretagne

Le roi de Bretagne Arastagnus est mentionné à trois reprises dans la Chronique du Pseudo-Turpin, tout d’abord lorsque l’auteur donne les noms des principaux guerriers et l’effectif des contingents qu’ils ont levés pour accompagner Charlemagne en Espagne dans sa guerre contre Agolant : « Arastagnus rex Britannorum, cum septem milibus virorum bellatorum. Alius tamen rex tempore istius in Brittannia erat, de quo mencio nunc ad plenum non fit. » Au passage du col de Cize, Arnaud de Beaulande ouvre la marche, suivi d’Estout et de son armée. Puis viennent le roi Arastagnus et le duc d’Aquitaine Engelier : « Deinde venit Arastagnus rex et Engelerus dux cum suis exercitibus simul. ». Arastagnus figure parmi les morts de Roncevaux et sera enseveli à Belin avec Olivier, Gondebaud, roi de Frise, Ogier, roi de Dacie, Garin, duc de Lorraine et beaucoup d’autres. Cette  liste est reprise dans le Guide du Pèlerin qui conseille de visiter la sépulture de Belin lorsqu’on se rend à Compostelle par la Via Turonensis.  La Chronique saintongeaise, qui démarque une traduction française du Pseudo-Turpin, cite « Arastainx, li rois de Bretagnie » parmi les preux de Charlemagne, mais l’oublie dans les morts enterrés à Belin ou ailleurs. 

 

Arastagnus apparaît aussi dans les Gesta Karoli Magni ad Carcassonam et Narbonam, mais sous les formes latines Torestagnus et Rostagnus, et sous la forme occitane Torestan(us). Il est d’abord convoqué avec son frère Salomon à l’assemblée tenue par Charlemagne au Puy-Sainte-Marie. Puis, il participe aux combats pour la prise de Narbonne, lorsque chaque preux affronte et tue un Sarrasin : 

Salamon de Britannia et Torestagnus, frater eius,...

 

Rostagnus, frater Salamonis [interfecit ] Zamendretum,... 

Salamo de Bretanha e Torestan, frayre de lui,...

 

Torestanus, frayre de Salamo [aucis] Janendretum,...


Contrairement au Pseudo-Turpin où aucune relation particulière n’est établie entre Arastagnus et Salomon - ils ne sont même pas cités côte-à-côte -, les Gesta Karoli mettent en avant le lien de parenté qui unirait les deux princes bretons. Nous proposerons plus loin une explication aux formes Rostagnus et Torestagnus. Dans le Ronsasvals occitan, Arrestat est la forme occitane correspondante à Arastagnus. Mais c’est encore une autre forme, Oristain ou Orestain que l’on rencontre dans la poésie des troubadours. 

 

Par contre, Arastagnus est inconnu dans les sources bretonnes jusqu’à la Genealogie des roys, ducs et princes de Bretaigne publiée en 1486 par Pierre le Baud, lequel se réfère explicitement à la chronique du Pseudo-Turpin : 

 

Et en apres, au temps du roy Charles empereur, fut roy de Bretaigne Arrastanus, lequel, scelon la Cronicque Turpin, archevesq(ue) de Reims, acompaigna ledit empereur a la conqueste d’Espaigne et mourut a Roncevaulx avec  les autres princes de l’ost, par la traïson Gannes le proditeur. Et nonobstant y avoit adoncq ung autre roy en Bretaigne, ainsi que ledit Turpin rapporte.

 

Alain Bouchard, pour ses Grandes croniques de Bretaigne, (1514), puise lui aussi ses informations sur Arastagnus dans le Pseudo-Turpin :

 

Charlemaigne donna à Arastagnus roy de Bretaigne, pour remunerer luy et ses Bretons des services qu’ilz avoient faiz en celle conqueste, le royaulme de Navarre et toute la terre des Basques à toujourmais, dont il ne jouyst guerres de temps car bien tost aprés il fut tué en la bataille de Roncevaulx, comme il sera dit cy aprés.

 

 

Arastagnus est mentionné plusieurs fois dans la Vie de saint Jaoua rédigée par Albert Le Grand et publiée en 1636 dans les Vies des saints de la Bretagne armorique . Mais cette fois, ce n’est visiblement pas le Pseudo-Turpin que l’hagiographe breton utilise comme source. Il présente Arastagn comme un seigneur de Cornouaille, demeurant au château de Kerarroue, oncle maternel du seigneur du Faou. Celui-ci se rend coupable d’un double meurtre sur les abbés Tadecq et Judulus et doit, à la demande d’Arastagn et pour expier sa faute, fonder un monastère sur le lieu de son crime. Ce monastère est appelé « Mouster daougloas, c’est-à-dire le monastère des deux playes » et Jaoua en est le premier abbé. Puis, Jaoua se retire auprès de son oncle saint Paul-Aurélien, évêque de Léon, pour prendre sa succession. Il résigne son rectorat de Brasparts et l’abbaye de Daoulas en faveur de Tusveanus, fils d’Arastagn. 

 

Le récit d’Albert Le Grand est centré sur la fondation du monastère de Daoulas, dont le nom est un composé vieux-breton dou « deux » et glas « rivière, ruisseau », devenu las par mutation. Le toponyme est attesté dès le 12ème siècle et Guillaume le Breton en donne une forme restituée dans la Philippide : apud Douglasium. C’est probablement cette forme, mal comprise par Albert le Grand, qui lui a inspiré l’étymologie dou-gloas, « deux plaies », alors que la forme mutée aurait conduit à l’interprétation dou-laz, « deux meurtres », plus en phase avec le récit. Celui-ci semble s’inspirer en partie de faits historiques, car l’abbaye de Daoulas fut fondée en 1173 par Guihomarch IV, vicomte de Léon, en expiation du meurtre de son frère, l’évêque de Léon Hamon. Le second meurtre est sans doute celui de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, survenu à peine un mois avant celui d’Hamon - 29 décembre 1170 et 25 janvier 1171 - et qui eut un immense retentissement dans toute la Chrétienté occidentale.

 

Il est possible qu’une Vie de saint Jaoua ait été rédigée vers la fin du 12ème siècle. En tout cas, Jaoua est un saint anciennement connu, le moine de Landévennec Wrmonoc, dans la Vie de saint Paul-Aurélien qu’il rédige en 884,  le mentionne comme disciple et successeur du premier évêque de Léon, ce qui est repris par Albert Le Grand. Quant à Arastagnus, il est totalement ignoré de l’hagiographie bretonne médiévale. On notera qu’Albert Le Grand en fait un seigneur de Cornouaille et que sa Vie de Jaoua est également liée à la Cornouaille, et à Landévennec. 

 

Arastagnus ne semble pas être un nom breton. Marie-Thérèse Morlet l’explique par le germanique : gotique ara-, vieil-haut-allemand aro- « aigle » et gotique stains, vieil-haut-allemand stain « pierre » . Ce nom n’est pourtant pas très répandu en domaine germanique, et on le trouve uniquement au sud de la Loire, principalement autour de Lyon. La première occurrence figure dans une charte du cartulaire de l’abbaye Saint-André-le-Bas de Vienne (Isère), datée de 895, par laquelle Arestagnus effectue une donation au profit de l’église Saint-Ferréol. C’est probablement la même personne qui apparaît comme témoin - Arestagnus consensi - dans une charte établie à Saint-André de Vienne quatre ans plus tard. Au siècle suivant, vers 956-57, lorsque Agano et son épouse Richilde établissent à Vienne une charte de donation en faveur de l’abbaye de Cluny, ils évoquent la mémoire du seigneur de Richilde, id est Arestagni, qui doit être mort à cette époque et dont on peut supposer qu’il s’agit à nouveau de l’Arestagnus viennois. 

 

Vers 980 et en 1007, on trouve un Arastagnus témoin de deux actes du cartulaire de Savigny en Lyonnais portant sur des terres en la paroisse de Goiffieux (Drôme), au sud de Vienne. En 986, Arestanici est témoin d’une donation en faveur de l’abbaye de Savigny pour des biens situés à Champagny dans le Forez, au sud de Roanne. Au cours du 10ème siècle, le nom est attesté en Velay, à Saint-Chaffre-du-Monastier et à Brioude. Entre 955 et 983, l’abbé de Saint-Chaffre Vulfaldus procède à un échange de terres avec trois hommes nommés Albericus, Arestagnus et Dalmatius. Contre la villa de Salas en Velay, ces hommes reçoivent des biens en Forez, Velay et Viennois. Vers 945-970, l’abbé de Brioude Dalmas effectue une série de donations en faveur du chapitre de Brioude et d’autres établissements religieux de la région. Arestagnus recevra la forteresse de « Cogoin » si l’évêque de Clermont le nomme abbé de Manglieu. Enfin, le nom d’Arastagnus apparaît dans l’obituaire de Moissac vers la fin du 11ème siècle. 

Ce nom est antérieur à la composition du Liber sancti Jacobi, mais dans le dernier cas, il pourrait être lié au développement du pèlerinage de Compostelle et à la diffusion de l’onomastique épique. En effet, l’abbaye de Moissac est une étape importante sur la Via Podiensis. On notera toutefois que le nom d’Arastagnus est attesté aux neuvième et dixième siècles en Viennois et en Velay, c'est-à-dire dans la patrie du pape bourguignon Calixte II, et au plus ancien point de départ d’un pèlerinage franc vers Compostelle, celui de l’évêque du Puy Godesdalc vers 950. Néanmoins, on voit mal pourquoi Arastagnus serait devenu un pair de Charlemagne, roi de Bretagne de surcroît, alors qu’aucun individu de ce nom ne présente de lien avec l’épopée carolingienne, ni avec la Bretagne. Arastagnus aurait-il été confondu avec quelqu’un d’autre ?

 

Le personnage épique existe sous deux formes principales : Arastagnus, la plus répandue, et dont dérivent les formes romanes Arestanz, Arastainx et Arrestat ; Torestagnus, qui a donné Torestan et probablement, par chute du T- initial, les noms d’Orestain et Oristain mentionnés par les troubadours . Pour Schneegans, Torestagnus est une déformation du nom Rodestagnus, porté par un « vassus dominicus » de Charlemagne vers 782. On trouve aussi un Rotstagnus comte de Gérone lors de la prise de Barcelone vers 801-803 . Les manuscrits latins donnent effectivement les formes Rostagnus et Torestagnus, mais les versions occitanes ne connaissent que Torestan(us). Pourtant, Rodestagnus > Rostagnus a donné les formes romanes Rostanh, Rostang, Rostaing, très courantes dans l’anthroponymie méridionale. D’autre part, si Rodestagnus était la forme initiale, on s’attendrait à ce que la forme corrompue Torestagnus apparaissent quelquefois dans les sources diplomatiques à la place de Rod(e)stagnus ou Rostagnus. Or, nous n’avons pas trouvé une seul occurrence où Torestagnus est donné pour Rodestagnus dans les cartulaires médiévaux du Midi. Le seul exemple provient des Gesta Karoli, ce qui suggère que le scribe a remplacé une forme latine qu’il ne connaissait peut-être pas, Torestagnus, par un nom beaucoup plus commun pour lui, Rostagnus. Car Torestagnus est bien attesté au nord de la Loire.

 

 Entre 1040 et 1055, une notice du Livre noir de l’abbaye Saint-Florent de Saumur rapporte que le chevalier Torestennus Borrellus, ayant échangé avec l’abbaye de Saumur des vignes que le comte d’Anjou Geoffroi Martel lui avait inféodées, contre des vignes sises à Tours qu’il avait aussitôt revendues, fut emprisonné, dépouillé de ses biens et tué par son suzerain. On trouve un nom de forme semblable dans la charte de  l’abbaye de Marmoutier qui concerne la donation de l’église de Savigny par le seigneur Main de Fougères au profit de l’abbaye tourangelle. La charte est signée par Guillaume, comte de Normandie, et par ses principaux barons, dont Richardi filii Torestini. Celui-ci est le fils de Torstingus Goz, et sa famille est d’origine scandinave. Torestini et Torstingus sont deux formes qui dérivent du même nom scandinave Thor-steinn, composé du nom du dieu Thor et de -steinn, « rocher ». Il est probable que c’est aussi le cas de Torestennus.

Ce nom est particulièrement répandu dans l’Italie normande. Selon Guillaume de Jumièges, Turstinus cognomento Scitellus fut le premier chef des mercenaires normands au service de Guaimar de Salerne. Les exploits légendaires de Toustain Scitelle furent relatés par plusieurs chroniqueurs et son nom transcrit sous diverses formes : Trostayne par Aimé du Mont-Cassin, Torstein Sciteaus par Benoît de Sainte-Maure, Torstainum Balbum par Léo d’Ostie. Deux chevaliers normands qui prirent part à la conquête de la Pouille vers 1065 sont mentionnés ainsi dans les archives de Bénévent : Nigello et Raynolfo « qui sumus orti ex finibus Normannia et filli cuidam Torstaini » . Assez souvent, à côté de ces formes scandinaves, on trouve des variantes d’allure plus celtique. Ainsi, Ricardus filius Trostaini (1092) est noté Ricardus filius Trustayni (1081), mais aussi Ricardus Tristanii filius (1091). De même, Robertus filius Tristani est mentionné sous les formes Tristayni, Trostaini, Turstani, Trosteni, Tostanni, Turstan. Tristagnus de Dumo ou Duno, en Terre Sainte, apparaît aussi sous le nom de Trostainus. Les mentions de Tristan sont particulièment nombreuses dans les sources de l’Italie méridionale, dès les débuts de la conquête normande, et pendant environ un siècle au moins : Tristainus ou Tristanus, cognatus Drogonis, comitis et ducis Apulie en 1052-1053, Tristainus de Deliceto en 1073, Tristaïnos en 1075-1076, Tristainus miles de Airola en 1078, Rao filius Tristaini Petitti en 1083, Tristainus, ex genere Normannorum, Robertus filius Tristani en 1092, Tristaynus miles en 1093, Tristanus Senescallus en 1100, Tristenus filius Asgot en 1126, Tristan fils de Guillaume Enkoumbré vers 1142, Guilielmus filius Tristayni en 1174.

 

Les formes Trustayni et Trostaynus pourraient dériver de Drustãno-, forme britonnique commune, et de Drostan , nom picte attesté vers 950, mais cela n’explique pas les formes Turstan, sauf par métatèse u/r, ni Tostanni, sauf à supposer la disparition de la consonne -r-. D’autre part, toutes ces mentions se rapportent à des Normands : il n’y a aucun Tristan, sous quelque forme que ce soit, parmi les Bretons d’Italie du Sud, et la forme bretonne armoricaine Trestan est absente. Il est donc probable que tous ces noms dérivent du scandinave Thorsteinn et que dans certains cas, il y eut une confusion avec Drustãno- ou Drostan. Cette confusion pourrait être ancienne.

 

En effet, la majorité des Normands qui se lança à la conquête de l’Italie méridionale était originaire du Cotentin. Cette partie de la Normandie avait été colonisée par des Norvégiens venus d’Irlande, d’Ecosse, de l’île de Man, des Hébrides et des Orcades, emmenant avec eux leurs esclaves celtes. L’anthroponymie locale reflète cette composante celtique. Neel est la forme romane du nom scandinave Njall, emprunté à l’irlandais Niàll. On trouve d’autres noms d’origine irlandaise en Cotentin : Murdac, « Muirteach », Beccan,  « Becan », Donecan, « Doncuan », ou encore Patry, « Padraigh ». Cette colonisation celto-scandinave commença alors que le Cotentin était encore contrôlé par les Bretons, au début du 10ème siècle, et se poursuivit au cours du siècle suivant. 

Or, Thorsteinn est un nom connu en Bretagne insulaire : Thorsteinn  rauor « le Rouge », de la dynastie scandinave qui régnait sur les Orcades, envahit la moitié de l’Ecosse à la fin du neuvième siècle. Il mourut vers 890 et sa mère Auor émigra vers l’Islande avec sa parentèle peu de temps après. Thorsteinn rauor est contemporain ou presque du Drostan picte, et on trouve en Islande un fjord appelé Trostanfjord depuis le neuvième siècle. Au 11ème siècle, la Njals saga rapporte que Kari Sölmundarson tua Korl Thorsteinsson au Pays de Galles. Comme le firent les Bretons continentaux avec les Vikings au neuvième siècle, les Scandinaves furent enrôlés comme mercenaires par les Irlandais et les Gallois, pour leurs guerres intestines, ou contre les Saxons et les Normands pour ce qui concerne les rois gallois. S’il y eut souvent de l’animosité entre les peuples celtes et scandinaves, il y eut aussi des alliances politiques et matrimoniales qui donnèrent naissance à des échanges artistiques et culturels . On peut supposer que c’est dès cette période, à partir du neuvième siècle ou du dixième siècle, que les noms Drostan et Thorsteinn furent parfois confondus.

 

La forme Torestagnus / Torestan des Gesta Karoli pourrait donc venir du nom scandinave Thorsteinn, peut-être importé au pied des Pyrénées par les Normands impliqués dans la Reconsquista. Pourquoi aurait-il remplacé ou été remplacé par Arastagnus ? Pour proposer une réponse à cette question, il faut revenir au plus ancien témoignage de la légende de Tristan, c'est-à-dire l’inscription de Fowey en Cornouailles qui remonte au sixième siècle : dRVSTA[N]VS HIC IACIT CVNOMORI FILIVS. A la lecture de l’inscription, le d minuscule de Drustagnus aurait pu être confondu avec un a, et le V avec un autre A pour donner aRASTA[N]VS . Rien ne s’oppose à ce que l’inscription de Fowey ait été connue en Galice à une date assez ancienne. Elle est contemporaine de la création de l’évêché de Britonia. Par ailleurs, le dieu gallo-romain Neptune faisait l’objet d’un culte à Douarnenez, près de l’île Tristan, et à l’entrée de la ria de Padron, non loin de Compostelle. Tout au long du Moyen Âge, les contacts n’ont pas cessé entre les Finisterres atlantiques. Dès le début du 12ème siècle, entre 1105 et 1112, des épisodes de la légende de Tristan et Iseult ont été sculptés sur la façade du portail de la cathédrale de Compostelle, plusieurs décennies avant leur mise par écrit dans les romans en langue d’oïl. 

Le personnage d’Arastagnus, roi de Bretagne, est peut-être né à ce moment-là, dans le contexte de la Reconquista et de la montée en puissance du pèlerinage jacquaire, dans un milieu bourguignon et clunisien d’une part, normand et breton d’autre part, où l’on connaissait à la fois le nom germanique Arestagnus, le nom scandinave Torestagnus, et l’origine du nom de Tristan, Drustanus.