De la Bretagne à Compostelle : les itinéraires maritimes

Comme pour les voies terrestres, aucune route maritime n’a été dédiée au pèlerinage de Compostelle. Les pèlerins bretons embarquaient sur des navires assurant un trafic régulier entre les ports de la côte bretonne et ceux de la côte ibérique, soit en droiture depuis la pointe de Saint-Mathieu jusqu’en Galice, soit par cabotage le long du littoral atlantique. Il est également probable qu’un itinéraire direct reliait les ports bretons à ceux de la Saintonge. Lors des croisades, la Galice était une étape vers la Terre Sainte pour les expéditions maritimes, et le Portugal constituait une première occasion de combats contre les Musulmans pour les croisés venant du Nord de l’Europe.  Dès le milieu du 12ème siècle, la voie atlantique va être empruntée par les pèlerins se rendant à Compostelle, et sa fréquentation va aller en augmentant à partir du tournant du 13ème siècle.

 

Il est possible de supposer quels ports d’embarquement furent privilégiés par les pèlerins en recoupant les données recueillies sur l’activité économique du littoral breton aux 11ème et 12ème siècles avec le culte de saint Jacques à proximité des côtes. Du Nord au Sud, on relève ainsi le hâvre de Port-Pican, près de Cancale, qui pourrait être associé à l’église jacquaire de Vildé-la-Marine, non loin de Dol. Durant la guerre de Cent Ans, peu avant 1379, deux cent pèlerins de Dol, hommes et femmes, embarqués sur le Saint-Jacques du Vivier, furent attaqués et capturés par des pirates anglais d’Exeter à leur retour de Compostelle. Le nom du navire laisse supposer que leur port d’embarquement était Vivier-sur-Mer, tout près de Vildé-la-Marine, plutôt que Port-Pican. A Dinan, la chapelle Saint-Jacques est fondée au 13ème siècle dans une ville portuaire fluvio-maritime au commerce florissant, selon Al-Idrîsî. Le culte de saint Jacques à Ploubazlanec, attesté dès le 12ème siècle, préfigure les pèlerinages maritimes au départ de l’abbaye de Beauport, qui deviennent monnaie courante à partir du siècle suivant. Le port de La Roche-Derrien, mentionné vers 1164, devait voir converger les pèlerins du Trégor. Ces pèlerins trégorrois se rendirent en Galice à la Toussaint 1417, mais leur navire, le Notre-Dame de Lantringuier (francisation du nom breton Landreger, c'est-à-dire Tréguier) fut arraisonné et saisi par une nef armée de Plymouth. Il fallut l’intervention du duc de Bretagne Jean V auprès du roi d’Angleterre pour obtenir la libération des captifs. 

 

A Locquirec, l’église Saint-Jacques aurait été fondée par les Templiers au cours du 12ème siècle . C’est sans doute quelques siècles plus tard que saint Jacques a détrôné le breton Gireg comme patron de la paroisse. Cette substitution, qui s’est aussi produite à Perros-Guirec et dans la chapelle du village de Guirec en Ploubezre, semble postérieure à l’époque d’Albert Le Grand (1599-1641), auteur d’une Vie de saint Guirec qui ne mentionne pas saint Jacques, et elle reste inexpliquée.  

 

A partir de l’hôpital Saint-Jacques en Loperhet, on pouvait rejoindre les ports de Brest, du Conquet et de Saint-Mathieu, ou bien se diriger vers le Sud. Dans la baie Douarnenez, le port de Pouldavid, mentionné avec celui de Poullan dans le De viis maris à la fin du 12ème siècle, possède une église dédiée à saint Jacques. Non loin de là, une chapelle de Plonevez-Porzay est également placée sous le vocable du patron de la Galice. Plus au Sud, le port de Penmarc’h est voisin de la chapelle Saint-Jacques de Lechiagat, en Treffiagat. En 1330, le procès de canonisation de saint Yves Helori rapporte le témoignage de Guillaume Ballech, de Querrien en Cornouaille (auj. Kerien, Finistère). Paralysé d’une jambe, il partit vers Saint-Jacques de Compostelle sur ses béquilles et trouva la guérison près de La Rochelle, grâce à l’intercession de saint Yves. Kerien se trouvant à une vingtaine de kilomètres de Quimperlé, il est probable que c’est de là que Guillaume Ballech embarqua pour La Rochelle, sur un bateau assurant une navette commerciale régulière entre la Bretagne et le grand port de l’Aunis. Peut-être se rendit-il ensuite directement à Compostelle, toujours par voie de mer. Et si l’église Saint-Jacques de Quimperlé ne fut fondée qu’en 1254, l’utilisation de port de Doëlan par les pèlerins se rendant à Compostelle est probablement plus ancienne. 

 

Dans le pays de Vannes, un port existait dès le 12ème siècle au débouché du Blavet. Là pouvaient s’embarquer les pèlerins ayant fait étape auparavant aux chapelles de Baud et Languidic. Mais le culte jacquaire se concentre surtout autour du golfe du Morbihan où Brec’h est un grand point de rassemblement de pèlerins. Au 12ème siècle, le port de Vannes importe du vin qui provient sans doute du Poitou, et possède des chantiers de construction navale. Les pèlerins regroupés à Brec’h ont pu profiter de transports maritimes réguliers avec l’Aquitaine pour rejoindre, à Saintes ou à Bordeaux, l’itinéraire terrestre menant à Compostelle. De Redon à l’estuaire de la Vilaine, la voie fluviale dite « chemin de saint Jacques » draine les pèlerins jusqu’à la mer. L’abbaye de Redon entretenait des relations économiques avec le Poitou dès le 11ème siècle, par un trafic régulier de denrées - et notamment du vin - transportées par navires. Les pèlerins pouvaient utiliser ce réseau maritime pour gagner les ports d’Aquitaine, puis de Galice. 

 

L’estuaire de la Loire est aussi un point de convergence des Jacquets qui, une fois regroupés à Pirmil, pouvaient choisir de continuer leur voyage par mer. Au sud de la Loire, saint Jacques est honoré en pays de Retz, à Fresnay et au Moutiers, non loin du port de Pornic. L’activité économique du littoral, liée au commerce du sel dans la baie de Bourgneuf, est en plein essor au cours des 11ème et 12ème siècles. Comme à Beauvoir et Talmont, au sud de la baie, on devait pouvoir s’embarquer à Pornic pour le pèlerinage à Compostelle.  

 

Si l’on admet que les pèlerins utilisaient les lignes maritimes commerciales pour se rendre à Compostelle, on peut supposer que ceux qui embarquaient dans les ports de la côte nord de la Bretagne voyageaient ensuite en droiture depuis la pointe de Saint-Mathieu jusqu’aux ports de la côte cantabrique. Les récits qui décrivent les itinéraires maritimes reliant la Bretagne à Compostelle montrent que les navires pouvaient soit accoster directement dans les ports galiciens comme La Corogne ou Padròn, soit faire relâche d’abord dans les ports de Cantabrie et des Asturies, comme Castro Urdiales, Santander, Gozòn ou Gijòn , puis poursuivre leur route en cabotant le long des côtes jusqu’à la ria de Arousa. Les pèlerins pouvaient aussi débarquer dans l’un de ces ports et rejoindre Compostelle à pied par le camino del Norte, dont l’aménagement n’est cependant organisé qu’à partir de la fin du 12ème siècle. 

 

D’autres récits rédigés au 12ème siècle décrivent un itinéraire de cabotage entre le littoral sud de la Bretagne et la côte aquitaine, jusqu’au pied des Pyrénées. Les pèlerins de Compostelle qui embarquaient dans les ports du sud de la Bretagne pouvaient faire escale en Poitou, à Talmont et Beauvoir. Ces deux ports avaient noués des relations économiques avec la Bretagne et du second, Beauvoir, partaient des vaisseaux à destination de Saint-Jacques de Compostelle. A partir du dernier tiers du 12ème siècle, le port de La Rochelle devient aussi un point d’embarquement pour la péninsule ibérique et la Galice. Mais les Bretons avaient sans doute un attrait particulier pour les ports de la côte saintongeaise. En y faisant escale, ils pouvaient honorer deux de leurs saints, Malo et Emilion, et pouvaient naviguer et marcher en partie sur leurs traces. Après avoir doublé les îles d’Aix et d’Ayre, les navires venus de Bretagne s’engageaient dans l’estuaire de la Charente. Avant d’atteindre Saintes, un léger détour amenaient les pèlerins à Nancras pour prier dans l’église Saint-Macou. Plus au Sud, à Saujon, le monastère gardait souvenir du séjour de saint Emilion. Les pèlerins bretons pouvaient se rendre directement sur le tombeau d’Emilion en s’engageant dans l’estuaire de la Gironde à hauteur de Royan, et en suivant ensuite le cours de la Dordogne. La confraternité de prières passée entre les abbayes de Quimperlé et de la Sauve-Majeure, située non loin de Saint-Emilion, constitue un indice probant de l’existence possible d’un itinéraire direct reliant le port de Doëlan à Bordeaux.