De la Bretagne à Compostelle : les itinéraires terrestres

Aucun chemin n’a été tracé spécialement pour les pèlerins de Compostelle. Ceux-ci ont emprunté les itinéraires existants, antiques voies romaines, axes commerciaux, routes reliant entre eux les grands et petits sanctuaires de la France médiévale. Sur chaque route menant à Compostelle, le Guide du Pèlerin conseille ainsi de faire étape à certains sanctuaires pour visiter les corps saints qui y reposent. Sur la Via Turonensis, qui commence en fait à Orléans, il faut visiter l’abbaye Saint-Euverte,  les églises Sainte-Croix et Saint-Samson d’Orléans, avant de gagner la basilique Saint-Martin de Tours. Puis, l’itinéraire est jalonné par Saint-Hilaire de Poitiers, Saint-Jean d’Angély, Saint-Eutrope de Saintes, Saint-Romain de Blaye - où repose le corps de Roland -, Saint-Seurin de Bordeaux et les landes de Belin où sont ensevelis les corps des guerriers de Charlemagne. On passe dès lors en Espagne où l’on doit faire étape à Saint-Dominique de la Calzada, à la basilique Saint-Facond et Saint-Primitif de Sahagun, à Saint-Isidore de Léon, avant d’arriver enfin à Compostelle. 

 

La Via Turonensis, route terrestre  la plus occidentale, était sans doute l’itinéraire choisi par les pèlerins bretons se rendant à Compostelle à pied ou à cheval, ce qui les conduisait à traverser toute l’Aquitaine, du Poitou à la Gascogne. A partir de Nantes, ils pouvaient rejoindre cet itinéraire à Poitiers, pour y honorer saint Hilaire, à Saint-Jean d’Angély, voire même à Saintes. Entre Nantes et ces grands sanctuaires, le parcours était déterminé par la présence, à moins d’une journée de marche, d’un gîte d’étape permettant de se reposer et de se ravitailler, et c'est encore le cas aujourd'hui ! Les abbayes poitevines, comme Saint-Jouin de Marnes, ne vont pas tarder à fonder maladreries et hospices afin d’accueillir les pèlerins. Ces derniers circulent généralement sur les chemins des marchands, plus sûrs et mieux approvisionnés, jalonnés de marchés et de foires. Il n’existait donc pas de « voie pèlerine » au sens strict, qui aurait été réservée uniquement aux pèlerins de Compostelle, mais un chevelu de routes principales et secondaires reliant entre elles les grandes étapes du pèlerinage. 

 

Pour se rendre à Poitiers, une fois passé le pont de Pirmil, on suivait la Sèvre jusqu’à Clisson, où l’on pouvait prier saint Jacques dans la chapelle placée sous son vocable et bâtie par les moines poitevins de Saint-Jouin de Marnes. A partir de là, l’itinéraire passait par Mortagne, Mauléon, Bressuire et Parthenay. A Bressuire, les seigneurs locaux avaient fondé le prieuré Saint-Jacques-Hors-les-Murs, autour duquel s’était développé une foire réputée qui se tenait le 25 juillet, jour de la fête du saint. Pour rallier Saint-Jean d’Angély à partir de Nantes, on faisait d’abord halte à Montaigu où un ensemble d’édifices religieux accueillaient les pèlerins dans les meilleures conditions. Au prieuré Saint-Jacques, à l’église et à la collégiale, dépendantes de Saint-Jouin de Marnes, vint s’ajouter en 1174 l’aumônerie fondée par Maurice, fils du seigneur breton Brient de Commequiers, afin d’y recevoir les malades et pèlerins placés sous la protection de l’évêque de Poitiers. Par l’ancienne voie romaine, on gagnait Pouzauges, puis l’abbaye de L’Absie, Champdeniers, Saint-Maixent, Celles et Aulnay-de-Saintonge. De Pouzauges, un autre itinéraire, plus direct, passait par Niort. Enfin, on pouvait aussi rallier Saint-Jean d’Angély en empruntant la voie romaine de Nantes à Saintes à travers le marais poitevin jusqu’à Surgères, avant d’obliquer sur la gauche. 

 

Les pèlerins arrivant de Nantes et de Poitiers se rejoignaient à Saint-Jean d’Angély, grand centre de rassemblement  jacquaire. L’étape suivante, Saintes, revêtait une importance particulière pour les Bretons : ils pouvaient y honorer saint Malo et prier sur son tombeau. Avant cela, ils avaient franchi la Charente au pont de Taillebourg, et suivi la chaussée Saint-James. Cela leur permettait d'arriver par la partie ouest de Saintes, où se trouvaient les quartiers Saint-Macout et Saint-Eutrope et où des compatriotes pouvaient leur offrir l’hospitalité. En limite des paroisses Saint-Eutrope et Saint-Vivien, la rue et le faubourg de La Berthonnière, situés à quelques dizaine de mètres de l’église Saint-Macout, devaient abriter une petite communauté bretonne qui a donné son nom au quartier. Selon Charles Dangibeaud, ce nom ne remonte pas au-delà du 13ème siècle. 

 

En direction de Bordeaux, l’ancien hospice Saint-Nicolas de Pons, attesté avant 1067, n’est plus assez grand pour recevoir l’afflux de pèlerins et de voyageurs. Entre 1156 et 1180, le seigneur Geoffroi III de Pons fait bâtir un hôpital neuf sur la route de Blaye. L’église située en face est agrandie et reliée à l’hôpital neuf par une arche voûtée formant porche au-dessus de la chaussée. La cité de Pons, profitant de l’essor économique de l’époque, développe ses infrastructures et offre aux pèlerins tous les ingrédients d’une étape accueillante et sûre. La rue principale de Pons, traversant la cité du Nord au Sud, prend le nom de rue Saint-Jacques. A la fin du 13ème siècle, dans le censif de l’hôpital neuf de Pons, on relève qu’il existe aussi une rue de la Bretonnerie, notée rua Bretoneria, Bretonarya, Bretoniera ou Bretonieyra. Cette appellation indique qu’une colonie de Bretons s’est probablement installée à Pons entre le 12ème et le 13ème siècle. 

 

A Blaye, les pèlerins bretons prennent contact de façon concrète avec la légende de Roland. Le preux aurait été inhumé par Charlemagne dans la basilique Saint-Romain et l’on s’y pressait au 12ème siècle pour admirer son tombeau. A l’étape suivante, c’est le cor en ivoire de Roland qui serait exposé dans la basilique Saint-Seurin de Bordeaux. A partir de Bordeaux, les Bretons avaient la possibilité de se dérouter vers l’Est pour aller visiter les reliques de saint Emilion, ermite originaire du pays de Vannes. Il ne fait guère de doute que la communauté de chanoines augustiniens, instaurée à Saint-Emilion par l’archevêque de Bordeaux, avait pour mission d’attirer vers leur monastère les pèlerins en route pour Compostelle. On a vu que c’est probablement dans ce but que la Vie de saint Emilion fut composée au début du 12ème siècle, et que l’on  présenta l’ermite vannetais en pèlerin cheminant de Vannes vers la Galice.  Au siècle précédent, le locus de Saint-Emilion était contrôlé par le vicomte Olivier de Castillon, fondateur près de son château d’un prieuré de l’abbaye Saint-Florent de Saumur, du temps où celle-ci était dirigée par le Breton Guillaume de Dol. Les Bretons ne pouvaient donc guère ignorer qu’un de leur compatriote était honoré sur les bords de la Dordogne. 

 

Une fois passée cette rivière, les pèlerins pouvaient gagner La Sauve-Majeure pour y faire étape. Cette abbaye voyait converger les pèlerins venus du Berry par un itinéraire secondaire. On peut penser que des Bretons s’y arrêtaient car les moines de La Sauve avaient noué, dès la fin du 11ème siècle, une confraternité de prières avec ceux de Quimperlé. De La Sauve-Majeure, on rejoignait rapidement la Via Lemovicensis à Bazas où l’on conservait les reliques de saint Alain, évêque d’origine bretonne. On pouvait aussi regagner la Via Turonensis à Belin, en poursuivant l’itinéraire berrichon. C’est à Belin, nous dit le Guide du Pèlerin, que les corps des compagnons de Charlemagne avaient été ensevelis après le désastre de Roncevaux : 

 

Item in landis Burdegalensibus, villa que dicitur Belinus, visitanda sunt corpora sanctorum martirum : Oliveri, Gandelbodi regis Frisie, Otgerii regis Dacie, Arastagni regis Brittannie, Garini ducis Lotharingie, et aliorum plurimorum scilicet Karoli Magni pugnatorum qui, defictis exercitibus paganorum, in Yspania trucidati pro Xpisti fide fuere. Quorum preciosa corpora usque at Belinum socii illorum detulerunt, et ibi studiosissime sepelierunt. 

De même dans les landes de Bordeaux, dans une petite ville appelée Belin, on doit rendre visite aux corps des saints martyrs Olivier, Gondebaud, roi de Frise, Ogier, roi de Dacie, Arastain, roi de Bretagne, Garin, duc de Lorraine, et de bien d’autres compagnons d’armes de Charlemagne qui, après avoir vaincu les armées païennes, furent massacrés en Espagne pour la foi du Christ. Leurs compagnons rapportèrent leurs corps précieux jusqu’à Belin et les y ensevelirent avec beaucoup d’égards.

 

Parmi ces guerriers, le roi de Bretagne Arastain devait faire l’objet d’une attention particulière de la part de ces compatriotes. Après cette visite, les pèlerins étaient prêts à gravir les Pyrénées pour se recueillir sur un autre lieu de mémoire, à l’étape de Roncevaux. Avant cela, ceux qui étaient restés sur la Via Lemovicensis s’arrêtaient à l’abbaye de Saint-Sever pour y contempler la mappemonde accompagnant les Commentaire sur l’Apocalypse rédigés par le moine asturien Beatus de Liébana (730-798). La mappemonde de Saint-Sever offre de nombreuses similitudes toponymiques avec le Guide du Pèlerin, qui lui est postérieur de plusieurs décennies. Ainsi, l’étendue maritime qui sépare le continent de l’île de Bretagne, du Rhin aux Pyrénées, est nommée oceanus britannicus, alors que l'auteur du Guide écrit que depuis le sommet du port de Cize, on peut admirer la mer britannique.

 

Le Guide du Pèlerin indique que l’on franchit les Pyrénées en deux endroits : venant de la Via  Tolosana, on passe par le col du Somport, avec une étape à l’hospice Sainte-Christine avant de descendre sur Jaca ; venant des trois autres routes, qui se rejoignent à Ostabat, on passe le port de Cize, d’où l’on atteint « l’hospice de Roland, puis la ville de Roncevaux ». Cet hospice fut fondé vers 1132 par l’évêque de Pampelune et le roi d’Aragon Alphonse le Batailleur, sans doute afin de profiter du succès de la légende de Roland et d’attirer les pèlerins. Dès le milieu du 11ème siècle, l’hébergement des pèlerins était assuré par une demi-douzaine d’établissements de taille modeste, échelonnés entre Ostabat et Pampelune. Au moment de la rédaction du Guide du Pèlerin, vers 1135, et même dans les années qui suivirent, l’hôpital de Roncevaux était encore loin d’avoir atteint le rayonnement de l’hospice Sainte-Christine du Somport, plus ancien et plus fréquenté que lui,  mais grâce à la légende de Roland, il va parvenir à le supplanter au cours du 13ème siècle. A partir du second tiers du 12ème siècle, c’est donc à Roncevaux que les pèlerins bretons faisaient étape.

 

A Puente-la-Reina, au sud de Pampelune, se rejoignaient les pèlerins venus de Roncevaux et du Somport. A partir de là, un seul itinéraire, le camino frances, menait jusqu’à Compostelle. Puente-la-Reina et la ville voisine d’Estella vont se développer à partir de la fin du 11ème siècle grâce aux fueros - ensemble de franchises et de privilèges - octroyés aux Francos. Le camino frances traverse ensuite la Rioja, carrefour de voies de communication, d’une part entre le bassin de l’Ebre et l’ouest de la péninsule, par le chemin de Compostelle, d’autre part entre l’Espagne chrétienne et Al-Andalus. A quelques kilomètres au sud du camino, non loin de Santo-Domingo de la Calzada, le monastère San Millan de la Cogolla est un grand centre culturel, économique et politique dont le saint patron, Millan ou Emilianus, est lui aussi un matamoros, un tueur de Maures. Selon la légende, il serait intervenu miraculeusement, avec saint Jacques, lors de la bataille de Simancas en 939, pour donner la victoire au comte Fernan Gonzalez contre Abderraman III. L’un des premiers textes faisant référence aux héros de la Chanson de Roland, la Nota Emilianense, fut rédigé dans ce monastère. 

 

A la sortie de la Rioja, avant Burgos, la ville de Belorado s’est vue octroyer un fuero en 1116 par Alphonse le Batailleur. Francos, Castillans, Maures et Juifs y cohabitent depuis le début du 11ème siècle. Avant 1175, un hôpital accueille les pèlerins à l’entrée de la ville. A la sortie de Belorado, sur la route de Burgos, le monastère Santa Maria de Bretonera est refondé au 14ème siècle pour y recevoir une communauté de Clarisses. La première fondation remonte probablement au siècle précédent, et le nom suggère la présence d’une colonie bretonne dans les environs. Nous trouvons effectivement des Bretons à Burgos et à Sahagun. 

 

La cronicas anonimas de Sahagun, dont la partie la plus ancienne fut rédigée entre 1109 et 1117 à l’abbaye clunisienne de Sahagun, rapporte qu’en 1085, le roi de Castille Alphonse VI concéda un fuero à l’abbé et aux habitants de la ville, ce qui entraîna une forte croissance démographique et économique caractérisée par l’afflux de populations étrangères très diverses : 

 

E otrosi personas de diversas et estrañas provinçias e reinos, conbiene a saver, gascones, bretones, alemanes, yngleses, borgogñones, normandos, tolosanos, provinçiales, lonbardos, et muchos otros negoçiadores de diversas naçiones et estrannas lenguas.

 

Ces étrangers n’étaient pas venus à Sahagun pour se battre contre les Musulmans, mais pour vivre de leur travail. Il s’agissait en majorité de marchands et d’artisans attirés à la fois par les privilèges royaux et par une ville idéalement située sur le camino frances, à mi-chemin entre les Pyrénées et Saint-Jacques de Compostelle. La composition du trésor de Sahagun, enfoui entre 1137 et la fin du 12ème siècle, reflète parfaitement le cosmopolitisme de la cité et de son économie. Sur environ 450 monnaies, un tiers vient de Cluny, ce qui témoigne des relations entre le monastère de Sahagun et son abbaye-mère. Le reste du trésor correspond presque parfaitement à l’origine des populations venues s’installer à Sahagun après 1085 : deniers bourguignons, anglais et normands, parisiens, allemands, barbarins de Limoges, un denier d’Alain Fergant, duc de Bretagne (1084-1113) et une obole de Guingamp. 

 

Pour bénéficier du fuero de Sahagun dès 1085, les marchands bretons ont du prendre connaissance rapidement des dispositions fiscales édictées par le roi de Castille. Cela suppose une installation antérieure dans la ville ou aux alentours, ou encore une fréquentation régulière du chemin de Compostelle, une solution n’excluant pas l’autre. Or, nous savons que des Bretons - Breto et son épouse Auropura - sont implantés dans la région de Sahagun dès le milieu du dixième siècle. 

 

Le 1er mai 1127, Alphonse VII, roi de Castille et Léon, pardonne aux habitants de plusieurs bourgs et villages à l’est de Sahagun les violences commises depuis la mort de son aïeul Alphonse VI jusqu’au jour présent. Il édicte pour cela une charte qui énumère ses principaux fidèles. Un certain Bretano y apparaît en tant que comte de Burgos : comite Bretano tenente Burgus. Cette liste d’aristocrates, comprenant Bretano,  est  portée en juillet de la même année sur une charte de donation de terres à l’abbaye de Sahagun. Les Bretons ont aussi laissé des traces dans la toponymie locale. En 1187, Iohannes Martini et son épouse Eulalia Micaelis donnent à l’abbaye de Sahagun des terres et une vigne dans la paroisse de Villalebrin, à quelques kilomètres de Sahagun. La vigne est située « en Golpeieras, circa la uina de La Bretona,… ». Léon, Astorga et Lugo sont les principales étapes entre Sahagun et Saint-Jacques de Compostelle, le but d’un voyage que les Bretons pouvaient aussi atteindre par voie maritime.