La Bretagne et les Bretons dans le Liber Sancti Jacobi

La Bretagne et les Bretons sont mentionnés dans trois des cinq livres du Liber Sancti Jacobi. Nous avons déjà étudié les citations tirées du Guide du Pèlerin et nous verrons en détail dans les pages suivantes la place tenue par les Bretons dans l’Historia Karoli Magni et Rotholandi. Aucun des miracles de saint Jacques ne s’accomplit en Bretagne ou au profit des Bretons, ce qui n’est pas très surprenant, étant donné le rôle joué par Cluny dans la composition du Livre des Miracles. Or, l’ordre de Cluny ne s’est jamais établi en Bretagne. Dans le Livre III, le récit de la Translation de saint Jacques mentionne la mer de Bretagne, dans un passage inspiré des martyrologes d’Adon et de Bède, qui n’est en fait qu’une interpolation postérieure à la période de rédaction du Codex Calixtinus, dans lequel la mention est absente. 

 

Au Livre I, le sermon Veneranda dies, attribué au pape Calixte, énumère les peuples qui se rendent en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, parmi lesquels se trouvent Francs, Normands, Ecossais, Irlandais, Gaulois, Teutons, Ibères, Gascons, Bavarois, Navarrais impies, Basques, Provençaux,…Angles, Bretons, Cornouaillais, Flamands,…Poitevins, Aquitains ,…Toutes les langues, ethnies et nations sont représentées auprès de l’autel de saint Jacques. A la veillée, « Les uns jouent de la cithare, les autres de la lyre, d’autres du tambourin, d’autres de la flûte, du chalumeau, de la trompette, de la harpe, de la vièle, de la rote bretonne ou gauloise, du psaltérion, d’autres veillent en chantant toutes sortes d’airs,…  ». 

 

Cette « série instrumentale », qui vient complèter l’énumération des peuples se rendant à Saint-Jacques, semble faire écho au poème de Venance Fortunat qui, six siècles auparavant, mentionne aussi la chrotta Britanna : « Romanusque lyra, plaudat tibi Barbarus harpa, Graecus Achilliaca, chrotta Britanna canat. », « Que vous le Romain te célèbre sur sa lyre, le Barbare sur sa harpe ; que le Grec chante des chants à la gloire d’Achille et que résonne la rote britannique. » Le terme est probablement d’origine celtique ou celto-germanique. Il  est attesté dans les langues celtiques modernes sous les formes galloise crwth et irlandaise cruit. Il a aussi donné le terme roman rotta, attesté dès le début du 12ème siècle dans le domaine occitan, puis peu après dans le domaine d’oïl, sous la forme rote. On remarque que la rote mentionnée dans les textes romans médiévaux est souvent associée aux Bretons et parfois aux Irlandais. Un emprunt direct des langues romanes à la langue bretonne est possible, car la lénition des consonnes initiales derrière un article ou un pronom est effective entre le milieu du cinquième et le début du sixième siècle dans le domaine britonnique. Une évolution phonétique  *[krotta] > [xrotta] > [hrotta] > [rotta] est envisageable dans un contexte bilingue où l’emprunt d’une langue à l’autre se serait fait oralement. La graphie notée ch par Fortunat transcrit probablement la fricative vélaire [x]  ou la fricative glottale [h]. A partir de celle-ci peut se déduire la forme rotta, prononcée sans aspiration par des palais non bretons. Or, Venance Fortunat, par ses relations avec l’évêque de Nantes Félix, aurait pu entendre les formes [xrotta] ou [hrotta] à l’époque où les Bretons du pays de Vannes faisaient de fréquentes incursions dans les environs de Nantes. 

 

La rote est un terme générique qui désigne plusieurs types d’instruments à corde. Dans les domaines germanique et celtique, il s’agit d’une lyre ronde ou ovale à cordes pincées ou frottées. Dans ce dernier cas, on en joue à l’aide d’un archet, comme pour le crwth gallois. Dans le domaine roman, le terme de rote renverrait plutôt à une sorte de harpe triangulaire et portative, proche du psaltérion, munie d’une caisse de résonance et jouée avec un plectre. L’iconographie désigne clairement cet instrument comme une rote que Pierre Bec a proposé de nommer « rote-psaltérion ». Au cours du 12ème siècle, elle est représentée sur un chapiteau du cloître de Moissac, sur un chapiteau provenant de l’église de la Daurade à Toulouse, sur d’autres chapiteaux et modillons d’édifices religieux de Poitou, de Saintonge, d’Auvergne, de Gascogne et du nord de l’Espagne. La rote-psaltérion est aussi sculptée sur le Portico de la Gloria à l’entrée de la cathédrale Saint-Jacques de Compostelle. Par contre, c’est d’une rote à archet, semblable au crwth, dont joue le roi David sur une enluminure du tropaire-prosaire composé à l’église Saint-Orens d’Auch,  puis conservé et copié à l’abbaye Saint-Martial de Limoges au 11ème siècle. 

 

Il est frappant de constater que l’essentiel des représentations de la rote-psaltérion au 12ème siècle se trouve en Aquitaine et au nord de l’Espagne, en lien probable avec les chemins de Compostelle. La rote à archet, dont l’origine celtique est vraisemblable, était connue en Aquitaine dès le 11ème siècle, à Auch et Limoges, deux étapes du pèlerinage compostellan, sur la Via Tolosana et la Via Lemovicensis. Au 11ème siècle, l’abbaye Saint-Martial de Limoges fut en contact avec la Bretagne armoricaine, intégrant bon nombre de saints bretons dans ses litanies. La rote bretonne citée dans la « série instrumentale » du Liber Sancti Jacobi désigne peut-être cette rote à archet, tandis que la rote gauloise pourrait renvoyer à la rote-psaltérion commune en Aquitaine à cette époque. En tout les cas, cette « série instrumentale » témoigne du brassage culturel engendré par le pèlerinage en Galice. Musiques, chants et probablement histoires et légendes sont partagés au cours des veillées, à Compostelle même ou à l’étape, sur les chemins jacquaires.