La découverte du tombeau et les débuts du culte de saint Jacques

Au début du neuvième siècle, l’évêque Théodomire, inventeur du tombeau de saint Jacques, s’empresse d’annoncer sa découverte au roi des Asturies Alphonse le Chaste (789-842). Ce dernier utilisa cette découverte à des fins politiques, pour affirmer l’indépendance du royaume asturien. Sous le règne de son successeur, saint Jacques est mis à contribution dans la lutte contre les Musulmans : en 869, il serait apparu au cours de la bataille de Clavijo pour donner la victoire aux Asturiens. Mais c’est pendant le règne d’Alphonse III (866-910) que sont posées les fondations du culte de saint Jacques et du pèlerinage à Compostelle. Les donations affluent, ce qui permet de bâtir une nouvelle église, consacrée en 899. Une communauté monastique, placée sous l’autorité de l’évêque d’Iria, est chargée d’organiser la célébation du culte de l’apôtre. Néanmoins, tout au long du dixième siècle, ce culte reste confiné au nord-ouest de la péninsule ibérique et il n’est guère question de pèlerinages. Les routes vers Compostelle restent sous la menace des raids musulmans. Le premier pèlerin étranger, l’évêque du Puy Godesdalc, visita le tombeau du saint en 950. 

 

Plus d’un siècle auparavant, des Bretons sont installés dans le nord-ouest de la péninsule ibérique . Ainsi, on relève des noms bretons dans les chartes du royaume des Asturies : le 16 novembre 812,  lorsque le roi Alphonse II fonde l’église Saint-Sauveur d’Oviedo, Britto est témoin de la charte de fondation. Quatre ans plus tard, le comte Gundesindus fait une donation au monastère de Fistoles (Esles, au sud de Santander). Parmi les témoins figure Filo cognomento Breto. En 887, Breto et Brettus sont témoins de la même charte par laquelle Sisnandus constitue le douaire de son épouse Ildoncia. Ce douaire comprend la cession de trentes villas situées principalement - pour autant qu’on puisse identifier les toponymes -  dans les provinces de La Corogne (territoires de Nemitos > Nendos et de Montaos, non loin de Compostelle) et de Pontevedra (territoire de Deza). On peut en déduire que le couple et les témoins de leur charte - dont Breto et Brettus - résidaient dans ces parties de la Galice. Quant à Breto Arjani, il est témoin d’une charte de donation édictée en 900 par le roi des Asturies Alphonse III au profit du diocèse d’Ourense. 

 

Non loin de là, toujours dans le diocèse d’Ourense et toujours en Galice, l’abbaye de Celanova, située à 120 kilomètres environ au sud-est de Compostelle, accueille des moines bretons quelques années seulement après sa fondation par l’évêque de Mondonhedo, Rudesindus, en 936. Bretum confessor est témoin d’un acte de vente entre le prêtre Placido et les moines de Celanova, en 958. Puis, en 983, le frère Breto (frater breto), est témoin, parmi les autres moines de l’abbaye, d’un acte relatant un échange de biens entre Sandino Munnuz et l’abbé Diego. 

 

A Moreira (nord du Portugal), on trouve trace des Bretons dès le début du dixième siècle : en 915, Bretus est témoin d’une donation à l’église Saint-Sauveur de Moreira. En 968, toujours à Moreira, un acte de vente est établi en présence du prêtre Bretus (bretus prespiter notuit). En 1008, Breto confirme la charte de l’église Saint-Martin de Farega, puis, au cours du 11ème siècle, on trouve mention de Brectus confesso, de la villa de Brito, de don Breto, de Bretario et d’Hermigio Bretiz. A Braga, un Breto est mentionné dans une charte établie en 1025 par l’évêque local. 

 

A Leòn, Bretenus est témoin d’un acte de vente rédigé en 908 . Le sept février 966, Breto et son épouse Auropura vendent au monastère de Sahagun une terre située près de Boadilla de Rioseco, une vingtaine de kilomètres au sud de Sahagun. Le nom féminin Auropura est un composé de deux mots latins qui signifie « pure comme l’or ». La comparaison entre la femme et l’or rappelle le nom breton Aourken « belle comme l’or », attesté dès le neuvième siècle dans le cartulaire de Redon. S’agit-il de la traduction latine d’un original breton ? 

 

Il est difficile de dire si la venue de ces Bretons dans le royaume des Asturies a un rapport direct avec le culte naissant de saint Jacques à Compostelle. Les premières mentions dans les chartes sont contemporaines de la découverte du tombeau par l’évêque d’Iria, et de sa promotion par Alphonse II le Chaste. Il est probable que les Bretons implantés parmi la population asturienne en avaient eu connaissance. Il est possible également que les liens entre la Bretagne - insulaire ou continentale - et l’ancien évêché de Britonia aient été maintenus à travers les siècles par l’apport de moines bretons dans les abbayes des Asturies et de Galice, comme à Celanova, par exemple. D’autant plus que le fondateur du monastère de Celanova, Rudesindus, est aussi le premier titulaire connu du nouvel évêché de Mondonhedo, qui succède en 866 à deux sièges épiscopaux détruits par les Musulmans : Britonia et Dume. Rudesindus résidait à Mindunetium, c'est-à-dire à Saint-Martin de Mondonhedo, monastère situé près de la côte cantabrique, à environ 40 kilomètres au nord de Santa Maria de Bretoña, ancien siège de l’évêché de Britonia. Le souvenir de Britonia s’est conservé jusqu’au 11ème siècle dans la titulature des évêques de Mondonhedo qui signaient episcopus Dumiensis et Minduniensis, et parfois Britoniensis

 

Par ailleurs, la colonie de Britonia a marqué la toponymie locale, depuis le nord du Portugal jusqu’à la région d’Oviedo. Or, la distribution géographique des ethnonymes bretons relevés dans les chartes et documents ibériques est concentrée, au moins jusqu’au 11ème siècle, au nord-ouest de la péninsule ibérique, et correspond en grande partie à la répartition des toponymes issus de l’implantation bretonne dans le diocèse de Britonia . A partir de là, on peut envisager que des contacts, plus ou moins réguliers selon les périodes et les aléas politiques, ont perdurés bien après le sixième siècle entre la Bretagne et les anciennes colonies de Britonia, englobées ensuite dans le royaume des Asturies. Si tel est le cas, cela renforcerait l’hypothèse d’une influence britonnique sur la tradition rapportant la Translation des reliques de saint Jacques depuis la Palestine jusqu’en Galice. On notera enfin que certains ethnonymes se situent non loin de quelques grands ports de commerce de la côte cantabrique, comme Santander, Gijon et La Corogne, ce qui laisse supposer des relations maritimes directes depuis la Bretagne.