Le culte de saint Jacques en Bretagne continentale

Le plus ancien témoignage du culte de saint Jacques en Bretagne se trouve dans la Vita Samsonis, dont la première rédaction remonte au milieu du huitième siècle. Elle est l’œuvre d’un hagiographe dolois qui a tiré parti de traditions orales insulaires venant notamment de Cornouailles. Il rapporte que Samson, avant d’arriver au monastère de Docco (Landoho en Cornouailles) pour y rencontrer Winniau, a une vision où il est consacré évêque par Pierre, Jacques le frère du seigneur - Iacobum Domini Fratrem - et Jean l’Evangéliste . Au premier abord, il s’agit ici de Jacques, frère du Christ, à qui on a parfois attribué l’épître éponyme, et non de l’évangélisateur de l’Espagne. Mais on a souvent confondu les deux disciples de Jésus en un seul personnage. L’association de Jacques, frère du seigneur, avec Pierre et surtout Jean l’Evangéliste, frère du Majeur, plaide pour la confusion. En effet, le Nouveau testament associe souvent Jacques le Majeur, Jean et Pierre en tant que témoins privilégiés des moments forts de la vie de Jésus. Cette confusion est attestée dans certains textes grecs byzantins, comme le Pseudo-Epiphane, suivi par le De ortu et obitu Patrum, qui attribuent tous deux l’épître au douze tribus à Jacques le Majeur, frère de Jean. Il est possible que l’hagiographe de saint Samson ait eu connaissance de l’un ou l’autre de ces textes et en ait reproduit les erreurs. 

 

Le culte de saint Jacques est marqué avant tout par la fondation d’églises et de chapelles . En Bretagne, la fondation la plus ancienne, la chapelle Saint-Jacques et Saint-Christophe au Louya en Gaël, remonterait peut-être au septième siècle. Elle fut fondée à nouveau au 11ème siècle par le seigneur local. Dans le comté de Nantes, la paroisse du Cellier, antérieure au 10ème siècle, dépendait de la seigneurie d’Ancenis. L’église paroissiale, datant du neuvième siècle, était sous le vocable de saint Jacques et Saint Martin (ecclesia Sancti Jacobi et Martini de Cellario). Au cours du 11ème siècle, la rénovation religieuse, impulsée par la nécessaire reconstruction après les invasions normandes, puis par la réforme grégorienne, entraîne de nouvelles fondations dont certaines se font au nom de saint Jacques. Elles sont dues en majorité à l’initiative des grands seigneurs féodaux. A Boistrudan, Marcillé-Robert et Le Theil-de-Bretagne, trois sites très proches les uns des autres, les fondateurs sont les seigneurs de Vitré ou leur entourage. Le baron Bernard de la Roche fonde près de son château et non loin de là, à Nivillac, un prieuré et une chapelle dédiés à saint Jacques. Guillaume de Dol fonde à Pleine-Fougères, au bénéfice de l’abbaye Saint-Florent de Saumur dont il va devenir abbé, la chapelle Saint-Jacques de la Bosse. A Prigny, le vicaire Judicaël donne plusieurs églises à l’abbaye Saint-Nicolas d’Angers, dont un petit prieuré Saint-Jacques. L’abbaye poitevine de Saint-Jouin de Marnes fonde deux prieurés sous le vocable de saint Jacques en pays nantais, à Clisson et Pirmil. C’est près du pont de Pirmil à Nantes, point de passage obligé pour franchir la Loire, que les moines de Saint-Jouin bâtissent dès 1037 un hôpital rattaché au prieuré-cure de Saint-Jacques. A la fois monastère et hospice, cet hôpital était destiné à accueillir les pèlerins bretons se rendant notamment à Compostelle.    

                      

Le siècle suivant voit une exceptionnelle floraison d’édifices religieux placés sous le vocable de saint Jacques. Environ quarante églises ou chapelles sont érigées au cours du 12ème siècle . Une quinzaine de ces fondations est due au Templiers, une dizaine à l’aristocratie laïque et essentiellement aux grands feudataires du duché breton : les seigneurs de Dinan et de Montfort, le vicomte de Rohan, le comte de Penthièvre. L’implantation géographique de ces fondations confirme les prémices du siècle précédent, à savoir la prépondérance de la partie orientale du duché. On compte sept nouveaux édifices en pays nantais, une quinzaine pour les diocèses de Rennes, Dol, Saint-Malo et Saint-Brieuc, sept en Vannetais, six au diocèse de Tréguier, quatre ou cinq en Cornouaille, une seule en Léon. Au 13ème siècle, on recense seulement huit fondations. On notera l’hôpital Saint-Jacques de Rennes et l’église Saint-Jacques de Quimperlé, fondée en 1254 par Blanche de Navarre, seconde épouse du duc Pierre Mauclerc. 

 

La répartition géographique du culte de saint Jacques montre également que celui-ci est honoré principalement au passage des rivières ou en bord de mer. Cela n’est guère surprenant puisque l’apôtre commande aux eaux marines et fluviales et a pour mission de protéger ceux qui voyagent sur mer ou franchissent les rivières. En Bretagne, saint Jacques est le patron des pèlerins, des navigateurs et des commerçants. La présence de son culte, par l’érection d’une église ou d’une chapelle, n’est pas une preuve irréfutable du passage de pèlerins en route vers Compostelle. Ainsi, à Montfort, l’abbaye et l’hôpital fondés par les seigneurs locaux sont d’abord destinés à recevoir les pèlerins de saint Méen. D’autres lieux de culte, situés à l’écart des grands axes de communication, témoignent d’une dévotion locale sans lien direct avec le pèlerinage en Galice. En Bretagne comme ailleurs, on peut prier saint Jacques sans aller jusqu’à Compostelle et en particulier dans toute église qui lui est consacrée, surtout si elle détient quelque parcelle de ses reliques.  Les Bretons pouvaient vénérer celles-ci à l’église de Saint-James-sur-Beuvron en Normandie, prieuré fondé par l’abbaye de Fleury-sur-Loire vers 1025. Par ailleurs, certains établissements religieux pouvaient accueillir des pèlerins jacquaires sans pour autant être voués à l’apôtre galicien. A l’hôpital-Camfrout, l’abbaye de Landévennec fonda en 1072 un prieuré et un hospice à l’usage des pèlerins venant à Landévennec ou se rendant à Compostelle. Au 12ème siècle, ce prieuré passa aux Hospitaliers qui donnèrent leur nom à la paroisse. Saint Jacques n’y fait pas l’objet d’un culte particulier. 

 

Néanmoins, dans certains cas particuliers, les lieux de culte à saint Jacques peuvent correspondre  à des points d’embarquement pour Compostelle, ou bien jalonner des voies empruntées par les pèlerins pour rejoindre les grands chemins menant en Galice.  Du 11ème au 13ème siècle, son culte est attesté le long des côtes bretonnes à Vilde-la-Marine, Dinard, Saint-Alban, Ploubazlanec, Perros-Guirec, Locquirec, Sibiril, Loperhet, Plonevez-porzay, Pouldavid en Douarnenez, Treffiagat, Pont-l’Abbé, Quimperlé, Sarzeau, La roche-Bernard et Nivillac, Saint-Nazaire et Prigny. Au passage des cours d’eau, saint Jacques est présent au Cellier et à Nantes (Loire), à Clisson (Sèvre nantaise) à La Roche-Bernard, Nivillac, Rieux/Fégréac, Messac et Saint-Jacques-de-la-Lande (Vilaine), à Sixt-sur-Aff, à Peillac, Merléac et Josselin (Oust), à Brec’h (Loc’h), à Quimperlé (Laita), à Belle-Isle-en-Terre (Léguer), à Dinan et Lanrelas (Rance), à Gaël et Montfort (Meu). Lorsque le lieu de culte est érigé au passage d’un fleuve à proximité de son estuaire, c’est-à-dire sur un nœud de communication fluvio-maritime, il constitue souvent un point de rassemblement des pèlerins en partance pour Compostelle. C’est le cas pour Dinan, Quimperlé, Brec’h, Rieux, Redon, La Roche-Bernard et Nantes. On remarque que la Vilaine est particulièrement bien pourvue, avec six lieux de culte, au point qu’elle fut appelée « chemin de saint Jacques ». Deux grands carrefours permettent aux pèlerins de la franchir : l’ensemble portuaire Redon-Rieux-Fégréac et, plus au Sud, le passage de l’estuaire à La Roche-Bernard. Plus à l’Ouest, Brec’h, point de passage ancien sur la voie de Quimper à Nantes, voyait sans doute converger une partie des pèlerins de Basse-Bretagne. Rennes rassemblait les pèlerins de Bretagne orientale, au prieuré Saint-Jacques de la Lande, puis à l’hôpital Saint-Jacques. Tous ceux qui souhaitaient suivre ensuite un itinéraire terrestre se regroupaient à Nantes pour faire étape à l’hôpital Saint-Jacques de Pirmil.