Le milieu celtique insulaire et les origines du culte de saint Jacques

La relation de l’apôtre Jacques le Majeur avec l’Espagne s’appuie sur deux traditions différentes. La première apparaît au septième siècle et le présente comme évangélisateur de l’Espagne, tandis que la seconde  rapporte, au siècle suivant, la Translation de son corps depuis la Palestine jusqu’en Galice, après son martyr à Jérusalem. Les premiers textes qui se font l’écho de ces deux traditions émanent du même milieu et du même espace géographique.

 

La tradition relative à l’évangélisation de l’Espagne par saint Jacques est inconnue dans la péninsule ibérique du haut Moyen Âge, qui a pourtant fourni un large corpus de littérature ecclésiastique. Le premier texte qui mentionne explicitement saint Jacques comme prédicateur en Espagne se trouve dans le Breviarium Apostolorum, ou Bréviaire des Apôtres, qui compile en latin, à partir de sources grecques byzantines, les notices biographiques des apôtres. On peut y lire ceci :  

Jacques, dont le nom signifie « celui qui supplante », fils de Zébédée, frère de Jean, celui qui prêche l’évangile ici en Espagne et dans d’autres contrées occidentales. Il périt par le glaive sous Hérode et fut enseveli à Achaia Marmarica. Le huit des calendes d’août (25 juillet). 

 

« Iacobus qui interpretatur subplanator, filius Zebedaei, frater Ioannis, hic Spaniae et occidentalia loca praedicat et sub Herode gladio caesus occubuit sepultusque est in Achaia Marmarica. VIII Kalendas Augusti. » 

 

Les plus anciens manuscrits conservés du Breviarium Apostolorum remontent à la première moitié du huitième siècle et tout porte à croire que l’ouvrage fut diffusé dès le milieu ou à la fin du siècle précédent, car il n’est pas connu de Venance Fortunat et de Grégoire de Tours, alors que l’archevêque Julien de Tolède l’a utilisé pour rédiger, vers 686, un livre où il expose la prédication des apôtres. Par contre, il ne dit rien de la prédication espagnole de saint Jacques et s’inspire dans ce cas précis d’une autre tradition, contenue dans le recueil du pseudo-Abdias, qui affirme que l’apôtre Jacques prêcha aux Juifs de Palestine. Pour Louis Duchesne, cela prouve que Julien de Tolède s’est bien gardé de relayer une tradition qui, bien que glorieuse,  n’avait alors aucun ancrage sérieux dans son propre pays.

 

L’évangélisation de l’Espagne par saint Jacques est également évoquée dans un autre texte, postérieur au Breviarium et diffusé à la même époque, une traduction latine d’un recueil d’Actes grecs, le Pseudo-Epiphane : 

 

Jacques, dont le nom signifie « celui qui est juste », fils de Zébédée, frère de Jean. Il prêcha l’évangile ici en Espagne  et dans d’autres contrées occidentales, aux douze tribus qui sont dans la dispersion. Il périt par le glaive sous Hérode le tétrarque, le huit des calendes d’août (25 juillet). Il est enseveli à Achaia Marmarica. 

« Iacobus qui interpretatur iustus, filius Zebezei, frater Ioannis. Hic Spaniam et occidentalia loca predicauit duodecim tribubus que in dispersione sunt,  et sub Erode tetrarcha gladio caesus occubuit VIII kal. Aug. sepultusque est in archa marmorica. » 

 

 

D’autre part, le De ortu et obitu prophetarum et apostolorum (abrégé en Doopa), collection latine de notices biographiques portant sur les prophètes et les apôtres ou disciples du Christ, indique simplement que « Jacques, frère de Jean l’évangéliste, est mis à mort par le roi Hérode à Jérusalem, et inhumé . » Enfin, le De ortu et obitu Patrum (DooP), manuel d’études bibliques attribué généralement à Isidore de Séville, et qui réunit des notices biographiques sur des personnages de l’ancien et du nouveau Testament, présente ainsi l’apôtre Jacques :

 

Jacques, fils de Zebédée, frère de Jean, quatrième dans l’ordre, écrivit l’épître aux douze tribus qui sont dans la dispersion et prêcha l’évangile ici en Espagne ainsi que dans d’autres contrées occidentales, répandant au couchant la lumière de sa prédication. Il périt alors par le glaive, sur l’ordre du tétrarque Hérode. Il est enseveli à Acha Marmarica. 

 

« Iacobus, filius Zebedaei, frater Ioannis, quartus in ordine ; duodecim tribubus, quae sunt in dispersione gentium, scripsit atque Spaniae et occidentalium locorum euangelium praedicauit et in occasu mundi lucem praedicationis infudit. Hic ab Herode tetrarcha gladio caesus occubuit ; sepultus est in ac(h)a Marmarica. »

 

La tradition manuscrite relative à ces différents textes et à leurs sources est complexe et foisonnante. Par exemple, il y a souvent confusion entre saint Jacques le Majeur et saint Jacques d’Alphée, surnommé le Juste, frère du Seigneur. Le Doopa indique que Jacques d’Alphée fut enterré in Aci Marmaricae, lieu de sépulture qui est donné à Jacques le Majeur dans le Breviarium, le Pseudo-Epiphane et le DooP. Ces confusions témoignent de rapports étroits entre le Breviarium Apostolorum, la traduction latine du Pseudo-Epiphane (Epi) et le DooP. Ainsi,  il y a lieu de penser avec François Dolbeau que la notice du DooP concernant la prédiction de saint Jacques en Espagne et en Occident est le produit d’une fusion entre le Breviarium Apostolarum et le recueil du Pseudo-Epiphane. On peut aussi tenter d’en déduire une chronologie relative qui place ces quatre textes entre le début du cinquième siècle - car tous empruntent à saint Jérôme (+ 420) - et les années 600-636 au cours desquelles fut rédigé le Doop par Isidore, évêque de Séville (+ 636). François Dolbeau a proposé la séquence suivante : Doopa (cinquième siècle) - Breviarium Apostolorum (fin sixième siècle ?) - Epi (début septième siècle ?) - DooP (600-636).

 

Au cours des huitième et neuvième siècles, d’autres textes mentionnent la mission de saint Jacques en Espagne, tous dérivent plus ou moins du Bréviaire ou du DooP.  C’est vraisemblablement une version interpolée du DooP qui  a servi de source à Aldhelm de Malmesbury (v. 640-709) pour le poème qu’il composa sur les autels dédiés à la bienheureuse Marie et aux douze Apôtres :

Saint Aldhelm de Malmesbury (v. 640 - 709)
Saint Aldhelm de Malmesbury (v. 640 - 709)

Hic quoque lacobus cretus genitore vetusto 

Dilubrum sancto defendit tegmine celsum ; 

Qui clamante pio ponti de margine Christo 

Linquebat proprium panda cum puppe parentem. 

Primitus Hispanas convertit dogmate gentes 

Barbara divinis convertens agmina dictis, 

Quae priscos dudum ritus et lurida fana 

Daemonis horrendi decepta fraude colebant. 

Plurima hic praesul patravit signa stupendus, 

Quae nunc in cartis scribuntur rite quadratis. 

Hunc trux Herodes, regni tetrarcha, tyrannus 

Percussum machera crudeli morte necavit, 

Sed pater excelsus, qui sanctos iure triumphat,  

Vexit in aethereas meritis fulgentibus arces. 


Aldhelm écrit que Jacques fut le premier à convertir les peuples d’Espagne, et qu’il périt sous le glaive d’Hérode le Tétrarque. Ce faisant, il reproduit l’erreur commise par le DooP qui place le martyr de saint Jacques sous Hérode Antipas le Tétrarque, alors qu’il eut lieu sous Hérode Agrippa. 

 

 

Dans son Commentaire de l’Apocalypse, Le moine asturien Beatus de Liebana (+ 798),  se référant à une tradition alors déjà bien répandue en Europe occidentale, puise sans doute à l’un des textes mentionnés ci-dessus lorsqu’il énumère les pays où les apôtres menèrent leur mission d’évangélisation : Jacques reçoit l’Espagne. Dans l’hymne O Dei uerbum patris, parfois attribué à Beatus de Liebana et dédié au roi des Asturies Mauregat (783-788), l’association entre l’apôtre Jacques et la péninsule ibérique apparaît encore plus nettement. Jacques est qualifié de potitus Ispania - celui qui s’est rendu maître de l’Espagne -, de « chef d’or resplendissant de l’Espagne, protecteur et patron de notre pays . » Cet hymne présente aussi saint Jacques comme défenseur de l’orthodoxie contre l’hérésie adoptianiste à laquelle Beatus s’opposa avec vigueur, appuyé par la papauté et l’Eglise franque. D’autre part, au cours de cette période, cette Eglise franque cherchait  à rattacher la fondation des sièges épiscopaux aux disciples des apôtres, envoyés en Gaule par saint Pierre. Cette recherche d’une légitimation apostolique semble avoir eu quelque écho en Asturies. La dédicace au roi Mauregat confère également à l’hymne et au patronage de saint Jacques un dessein politique qui sera pleinement exploité au siècle suivant, dans le contexte de la Reconquista. Au tournant du neuvième siècle, le royaume asturien est prêt à accueillir le tombeau de l’apôtre Jacques.

La mappemonde de Beatus de Liebana illustre l'évangélisation du monde par les apôtres. Manuscrit de Saint-Sever (11ème siècle).
La mappemonde de Beatus de Liebana illustre l'évangélisation du monde par les apôtres. Manuscrit de Saint-Sever (11ème siècle).

Pourtant, environ un siècle auparavant, la tradition plaçant ce tombeau en Espagne se fait jour sous la plume de Bède le Vénérable (672/673-735), auteur d’un martyrologe en prose où il note, au sept des calendes de juin (26 mai) : 

 

Naissance du bienheureux Jacques, Apôtre, frère de Jean l’Evangéliste, qui est décapité sous le règne d’Hérode, roi de Jérusalem, ainsi que nous l’apprend le livre des Actes des Apôtres. Les ossements sacrés de ce bienheureux ont été transportés du côté de l’Espagne et cachés dans ses ultimes contrées, à savoir face à la mer britannique. 

 

 

« Natale beati Jacobi apostoli, fratris Joannis Evangelistae, qui decollatus est ab Herode rege Jerosolymis, ut liber Actuum Apostolorum docet. Hujus beatissimi sacra ossa ab Hispaniis translata sunt, et in ultimis earum finibus, videlicet contra mare Britannicum condita. »

 

Au huit des calendes d’août (25 juillet), Bède rapporte de nouveau la naissance de saint Jacques, fils de Zébédée, sans plus de précisions . C’est cette date, déjà indiquée par le Bréviaire qui sera retenue par le calendrier romain pour fêter le saint. Elle est adoptée par les martyrologes du neuvième siècle (Adon, Florus) qui reprennent le texte inscrit au 26 mai dans le martyrologe de Bède. L’historien anglo-saxon note encore, dans son homélie sur saint Jean l’Evangéliste : « Celui-ci est le frère du bienheureux Jacques dont le corps repose en Espagne. »

Le développement du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle a sans doute fortement contribué à élaguer la tradition pour centrer la prédication du saint sur l’Espagne uniquement. L’historiographie ultérieure s’est elle aussi focalisée sur la péninsule ibérique. Pourtant, le Breviarium stipule que la mission de l’apôtre ne s’est pas cantonnée à l’Espagne, mais comprenait également les contrées occidentales. La notice du De ortu et obitu Patrum insiste elle aussi sur l’évangélisation du couchant par Jacques le Majeur. Ces contrées occidentales n’englobent pas la Gaule, que ces textes attribuent à l’apôtre Philippe. Selon Robert Plötz, le Breviarium Apostolorum a été compilé par un ou plusieurs rédacteurs, vraisemblablement originaires d’Europe occidentale. On ajoutera que la mer britannique mentionnée par Bède désigne dès l'Antiquité et jusqu'à la fin du Moyen Âge, un espace maritime qui s'étend de l'actuelle mer du Nord jusqu'aux côtes de la péninsule ibérique, bordant le littoral de la Bretagne continentale dans sa totalité. Il nous semble alors possible d’identifier les « contrées occidentales » avec les Iles britanniques et la péninsule armoricaine, et de penser que les compilateurs du Breviarium Apostolorum en sont originaires.

 

L’écrivain anglo-saxon Aldhelm est l’un des premiers relais de la tradition véhiculée par le Breviarium Apostolorum et le Doop. Le premier texte mentionnant la présence des reliques de saint Jacques en Espagne est rédigé par un autre Anglo-Saxon, Bède, qui précise en outre qu’elles sont cachées face à la mer britannique. L’auteur de l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais, dans laquelle il relate les combats entre Saxons et Bretons, possédait une bonne connaissance des coutumes et des traditions britonniques, bien qu’il fut très critique à leur égard. Aldhelm de Malmesbury fut aussi en contact avec les Bretons insulaires. Ces deux écrivains anglo-saxons reprochaient notamment au clergé breton sa manière de calculer la date de Pâques, et sa volonté de conserver la tonsure celtique. Ainsi, Aldhelm écrivit une longue lettre au roi Gereint de Domnonée, l’exhortant à convaincre les évêques de son royaume de se plier aux règles de l’Eglise romaine . Affichant un certain mépris envers ces évêques, Aldhelm se montre au contraire déférent et respectueux envers le roi Gereint. Il est possible qu’il lui ait rendu visite car il note dans son Carmen rythmicum qu’il était parti « jusqu’à la sinistre Domnonée à travers la Cornouailles désolée », sans toutefois préciser s’il avait rencontré Gereint à cette occasion . Cette correspondance diplomatique montre que l’antagonisme entre la Domnonée et les royaumes anglo-saxons n’était pas aussi fort qu’entre ces derniers et les royaumes britonniques de l’Ouest et du Nord.

 

Pour Aldhelm, les Irlandais ne valaient guère mieux que les Bretons. Le seul contact avéré entre l'écrivain anglo-saxon et les Irlandais est un échange épistolaire avec Cellanus, abbé de Péronne. Celui-ci félicite Aldhelm pour ses écrits, qu’il vient de lire. Le ton obséquieux du courrier échangé masque difficilement la rivalité littéraire entre l’Irlandais et le Saxon. Au contraire, Bède le Vénérable ne tarit pas d’éloges sur les Irlandais - du moins sur ceux qui vivent dans l’île de Bretagne - alors qu’il voue une haine tenace aux Bretons. L’Histoire ecclésiastique de peuple anglais ne relate en effet que les faits et gestes des Irlandais du Dal Riada et des missionnaires installés en Northumbrie, comme Aidan et Colman, abbés de Lindisfarne. Bède ne nous apprend rien ou presque sur les habitants de l’Irlande. Il dépeint les moines irlandais de l’île de Bretagne au travers de leurs missions d’évangélisation des Anglo-saxons et de la controverse sur la date de Pâques. On ne sait s’il a connu personnellement certains de ces Irlandais, mais il a lu les écrits d’Adomnan et d’autres textes rédigés par des Irlandais, en Bretagne insulaire et sur le continent. Par leur intermédiaire, il aurait pu recueillir des informations sur la tradition plaçant les reliques de saint Jacques en Espagne. 

 

 

 

 

Il est généralement admis que si le monde celtique insulaire a eu une quelconque influence sur les traditions faisant de l’apôtre Jacques l’évangélisateur de l’Espagne et des contrées occidentales, cette influence est irlandaise plutôt que britonnique. Ainsi, une seconde rédaction du De Ortu et obitu Patrum est peut-être l’œuvre d’un moine irlandais écrivant sur le continent dans le dernier quart du huitième siècle . Mais cette prépondérance donnée à l’Irlande repose essentiellement sur la paronymie Ibérie / Hibernie qui se rencontre parfois dans les textes, sur les légendes irlandaises des origines qui font venir d’Ibérie les premiers habitants de l’île, et sur la réception des œuvres d’Isidore de Séville dans les milieux irlandais. Pour autant, le rôle des Bretons n’est pas à négliger. On peut en effet souligner que la rédaction du Breviarium, vers la fin du sixième siècle, est contemporaine des relations tissées entre la Bretagne insulaire et l’empire byzantin, espacées sur environ un siècle, de la fin du cinquième au tournant du septième siècle. L’historien byzantin Procope de Césarée fait état à plusieurs reprises de l’intérêt politique que l’empereur Justinien (527-565) portait à l’île de Bretagne. Son témoignage montre l’existence de contacts culturels entre Byzance et le monde britonnique insulaire et continental. Or, les sources du Bréviarium proviennent de l’empire byzantin. D’autre part, le Breviarium et le DooP placent la sépulture de Jacques in Achaia marmarica, ce qui correspond certainement à la Marmarique, une région d’Egypte qui s’étend entre la branche occidentale du Nil et la Cyrénaïque. Au quatrième siècle, cette région désertique vit s’élever de nombreux monastères peuplés d’anachorètes.  Les contacts entre les Bretons et l’Orient chrétien remontent à la première moitié du cinquième siècle. C’est à cette époque que les préceptes du monachisme égyptien se diffusèrent jusqu’en Bretagne insulaire par l’intermédiaire de l’abbaye de Lérins. Par ailleurs, l’évêché de Britonia en Galice a peut-être contribué à localiser la prédication de saint Jacques en Espagne. C’est en tout cas en Galice que l’invention de son tombeau aura lieu au début du neuvième siècle.