Le Pseudo-Turpin et ses avatars

La chronique du Pseudo-Turpin ou Historia Karoli Magni et Rotholandi est conservée par environ 140 manuscrits latins et par des traductions en de nombreuses langues. Son but est de promouvoir le pèlerinage de Compostelle en s’appuyant sur les légendes épiques relatant les guerres de Charlemagne en Espagne. La chronique compile des éléments profanes et religieux qui s’échelonnent de la fin du 11ème siècle au premier tiers du 12ème siècle environ. Les cinq premiers chapitres, qui forment un ensemble distinct et peu marqué par l’esprit épique, ont pu être inclus au Liber sancti Jacobi dès le tournant du 12ème siècle.  La chronique dut être complète vers 1140-1150 environ et c’est à cette date qu’elle a été agrégée à une version remaniée du Liber sancti Jacobi, à peu près en même temps que le Guide du Pèlerin qui lui emprunte certaines données. La tradition manuscrite de la chronique est complexe et est très vite devenue autonome par rapport au Liber sancti Jacobi. Selon les manuscrits, sa longueur varie de vingt-deux à trente-six chapitres. On la trouve rarement dans les recueils qui conservent en son entier le Liber sancti Jacobi, mais c’est le cas du plus ancien, le Codex Calixtinus. Le plus souvent, la chronique est groupée, complète ou non, avec des œuvres historiques ou considérées comme telles. Des versions abrégées se rencontrent aussi dans des recueils hagiographiques. Le Pseudo-Turpin a servi de base a au moins deux autres chroniques :

 

Les Gesta Karoli Magni ad Carcassonam et Narbonam et leur version d’oc, le Roman de Notre-Dame de Lagrasse, relatent la fondation légendaire de l’abbaye bénédictine Notre-Dame de la Grasse (commune de Lagrasse, Aude) par Charlemagne, ainsi que la prise par son armée des villes de Narbonne et de Carcassonne. Le texte mêle matériaux historiques et légendaires et relève tout à la fois de la chronique monastique, de la littérature hagiographique et de l’épopée carolingienne. On y retrouve en effet les héros épiques de la Chanson de Roland et surtout du Pseudo-Turpin. 

L’auteur reprend d’ailleurs le procédé utilisé par le Pseudo-Turpin, à savoir qu’il attribue la paternité de l’œuvre à un certain Philomena,  juratus scriptor de Charlemagne, qui lui aurait demandé de coucher par écrit les évènements relatifs à la fondation de Lagrasse et aux victoires de l’empereur sur les Sarrasins à Narbonne et Carcassonne. Le récit de Philomena aurait été découvert dans la bibliothèque de l’abbaye, puis copié et remanié par un moine de Lagrasse, Guillaume de Padoue, à l’initiative de l’abbé Bernard. Ces indications permettent de placer au début du 13ème siècle le travail du moine Guillaume de Padoue. Il est peu probable qu’il soit lui-même l’auteur des Gesta Karoli et tout aussi peu probable qu’elles aient été rédigées par Philomena sur ordre de Charlemagne. Le texte latin nous est parvenu par deux manuscrits conservés à Florence et Carcassonne. Le premier, qui contient également une copie du Pseudo-Turpin, porte l’explicit suivant : Guillermus Brito me scribit. In civitate Carcassone. Guillaume Brito, moine de Carcassonne d’origine bretonne, réalisa cette copie entre 1263 et 1272. 

La version occitane est conservée par deux manuscrits du 14ème siècle. Il n’est pas certain qu’il s’agisse d’une traduction à partir du texte latin. Les avis sont partagés à ce sujet, et des arguments peuvent être avancés pour ou contre la primauté du texte d’oc, mais il est assuré que la version occitane existait dès le 13ème siècle à côté de la version latine. L’auteur du Roman de Notre-Dame de la Grasse exploite la tradition épique occitane connue à travers le Pseudo-Turpin et Ronsasvals, mais porte aussi témoignage de récits perdus.

 

La Chronique dite saintongeaise est une chronique en prose vernaculaire composée de deux livres : Tote l’histoire de France, traduction de chroniques et annales latines se rapportant aux Mérovingiens et aux Carolingiens, à laquelle vient se greffer quelques récits relatant des traditions locales ; une version interpolée du Pseudo-Turpin d’après la traduction en langue d’oïl de Nicolas de Saint-Lis. Cette version nous est parvenue par trois adaptations en dialecte poitevin du 13ème et 14ème siècle, mais le texte original, selon André de Mandach, remonterait aux premier quart du 13ème siècle (vers 1205-1220) et aurait été rédigé dans une scripta franco-occitane par un auteur lié à l’église Saint-Seurin de Bordeaux. Son intention première est de compléter le récit du Pseudo-Turpin sur les campagnes de Charlemagne dans le Sud-Ouest en y ajoutant des récits de fondations pieuses et de victoires de l’empereur des Francs localisées en Saintonge. 

 

Plusieurs personnages bretons, historiques ou légendaires, apparaissent dans ces différents textes : Arastagnus, Salomon, Hoël, saint Malo,...