Le tombeau de Compostelle et le culte de Priscillien

Le tombeau de saint Jacques à Compostelle
Le tombeau de saint Jacques à Compostelle

La tradition rapporte que le corps de saint Jacques fut transporté par mer depuis la Palestine jusqu'aux côtes de la Galice; pour y être enseveli. Son tombeau fut découvert au 9ème siècle mais les premiers documents relatant cette découverte ne remontent pas au-delà du 11ème siècle. Néanmoins, les fouilles archéologiques sur le site de l’actuelle cathédrale de Compostelle montrent qu’une église fut construite dans la première moitié du neuvième siècle, à l’emplacement d’un cimetière suève et d’un mausolée paléo-chrétien datant du second ou du troisième siècle ap. J.C . 

L'empereur romain Maximus, Macsen Wledig au Pays de Galles.
L'empereur romain Maximus, Macsen Wledig au Pays de Galles.

Selon la Concordia d’Antealatares (1077) et l’Historia Compostellana (1120-1139), la tombe de saint Jacques fut trouvée par Théodomire (+ 847), évêque d’Iria Flavia (auj. Padròn). C’est vraisemblablement dans ce diocèse que les reliques de Priscillien furent transportées à la fin du quatrième siècle. Priscillien, laïc issu d’une riche famille espagnole, avait pris la tête d’un mouvement religieux, ascétique et réformateur, qui affecta d’abord les églises du sud de la péninsule ibérique, dans la région de Mérida, puis s’étendit rapidement vers l’Ouest et le Nord, jusqu’en Aquitaine. Accusés d’hérésie et menacés d’excommunication, les priscillianistes tentèrent de plaider leur cause à Rome. Hydace, évêque de Mérida, leur plus farouche ennemi, fit alors appel au nouvel empereur, Maxime. Originaire d’Espagne et général de l’armée romaine sur l'île de Bretagne, Maxime venait de passer sur le continent pour s’emparer du pouvoir en Gaule. Il ordonna la tenue d’un concile à Bordeaux qui condamna les priscillianistes à l’exil. Mais Priscillien demanda à être jugé à Trêves par un tribunal séculier. Lui et certains de ses disciples furent alors condamnés à mort et exécutés malgré l’intercession de saint Martin de Tours auprès de Maxime. D’autres priscillianistes, restés en Espagne, eurent la vie sauve mais durent s’exiler dans les îles Scilly, au large de la Cornouailles. 

Les migrations bretonnes au 6ème siècle, des Iles britanniques à la Galice.
Les migrations bretonnes au 6ème siècle, des Iles britanniques à la Galice.

Après la chute de Maxime, les corps de Priscillien et de ses compagnons sont ramenés, sans doute par voie maritime, de Trèves en Galice où ils sont inhumés. Ils sont alors célébrés comme des martyrs et font l’objet d’un véritable culte. La Galice devient le dernier bastion du priscillianisme, qui est de nouveau condamné lors du concile de Tolède, en 400, puis par le pouvoir impérial sept ans plus tard. Au début du cinquième siècle, la doctrine de Priscillien est fortement implantée dans les communautés rurales de Galice, qui n’étaient jusque-là pas ou peu christianisées. Dans les villes, le clergé est divisé, l’évêque de Lugo paraît gagné à la cause du priscillianisme. Par ailleurs, les Suèves envahissent la Galice et y fondent un royaume en 416. Ils se convertissent au christianisme à partir de 448, mais adoptent rapidement l’arianisme sous l’influence des Wisigoths qui les combattent dès 455 et finissent par conquérir la Galice au siècle suivant. En 585, le royaume suève de Galice est définitivement intégré au domaine wisigoth.

 

C’est dans ce contexte troublé, où la jeune Eglise galicienne est confrontée à la fois au priscillianisme et à l’arianisme, que le diocèse de Britonia est fondé par des émigrés venus de Bretagne insulaire ou continentale. Faut-il voir dans cette immigration la réponse à l’appel d’un clergé galicien menacé souhaitant renforcer l’orthodoxie religieuse de ses ouailles par un apport extérieur ? En tout cas, les Bretons apparaissent très tôt mêlés, de près ou de loin, aux procès du priscillianisme. Brito, évêque de Trêves, apporta son soutien à l’un des principaux accusateurs de Priscillien, l’évêque Ithace d’Ossonuba. Priscillien fut exécuté sur ordre de l’empereur Maxime, général de l’armée romaine de Bretagne, et certains des disciples du martyr galicien furent exilés en Bretagne insulaire, dans les îles Scilly. Au tournant du cinquième siècle, les Bretons sont aussi, parmi les Chrétiens d’Occident, les tenants de l’orthodoxie catholique romaine face à l’expansion de l’arianisme, adopté par les Wisigoths et les Burgondes, et face aux Francs en cours de conversion au christianisme. 

La Translation de saint Jacques de Palestine en Galice, vitrail du 16ème siècle, chapelle du Krann (Spézet).
La Translation de saint Jacques de Palestine en Galice, vitrail du 16ème siècle, chapelle du Krann (Spézet).

 

Même si le priscillianisme en tant que doctrine religieuse a sans doute difficilement franchi le cinquième siècle,  le culte populaire de Priscillien est resté vivant en Galice au moins jusqu’à la fin du siècle suivant. Les conciles de Braga (563 et 572) eurent à traiter de ce problème et signalent que dans le nord-ouest de la Galice, la grande masse du peuple et même quelques notables témoignent de leur attachement aux reliques des martyrs de Trèves. Cette population a pu nouer des contacts avec les émigrés bretons. En effet, la toponymie locale montrent que ces Bretons s’implantèrent au-delà des frontières du diocèse de Britonia.

 

Quelle qu’ ait été la nature des relations entre priscillianistes et Bretons de Galice, il est probable que ces derniers eurent connaissance de l’histoire de Priscillien et du transfert de ses reliques depuis Trêves jusqu’aux côtes galiciennes. De même, les Bretons de Cornouailles durent fréquenter quelque peu les exilés priscillianistes des îles Scilly. Le Breviarium Apostolarum, sans doute rédigé au cours de la première moitié du septième siècle, traduit le nom de Iacobus par « celui qui supplante ». Est-ce une allusion au fait que le culte de saint Jacques aurait fini par supplanter celui de Priscillien dans le cœur des populations de Galice ? L’évêché de Britonia aurait-il joué un rôle dans cette substitution ?