Les pèlerins d'Aquitaine et d'ailleurs

L’un des premiers pèlerins étrangers à se rendre à Compostelle, l’évêque du Puy Godesdalc, était aquitain. Dès la fin du dixième siècle, les princes aquitains ont montré un intérêt particulier pour le pèlerinage jacquaire, en rapport avec leur soutien militaire à la Reconquista. Adémar de Chabannes nous dit que le duc Guillaume le Grand (993-1030) avait « pris l’habitude dès sa jeunesse de se rendre régulièrement chaque année à Rome au seuil des Apôtres et, l’année où il ne s’empressait pas d’aller à Rome, de faire, en compensation, un pieux voyage à Saint-Jacques de Galice.» Ce voyage avait aussi un caractère diplomatique et permettait d’affermir les relations entre l’Aquitaine et les royaumes chrétiens d’Espagne. L’arrière-petit-fils de Guillaume le Grand, le duc Guillaume X (1126-1137) mourut à Compostelle à l’issue d’un pèlerinage, laissant l’Aquitaine à sa fille Aliénor. 

 

Peu de temps après Godesdalc, en 961, le comte Raimond II de Rouergue passa les Pyrénées pour se rendre à Compostelle. A l’époque, la route était encore périlleuse, et Raimond fut tué par les Sarrasins. Aux 11ème et 12ème siècles, d’autres grands seigneurs du Midi prirent leur bâton de pèlerin pour honorer saint Jacques en Galice. Pierre Raimond, comte de Carcassonne et vicomte de Béziers et d’Agde, partit pour Compostelle en 1043 et passa trois années au-delà des Pyrénées . En 1099, le comte Raimond de Melgueil, suite à un long conflit avec l’évêque de Maguelonne, se rendit à Saint-Jacques de Compostelle pour y accomplir un pèlerinage pénitentiel. Alphonse-Jourdain, comte de Toulouse (1108-1148), effectua deux pèlerinages à Saint-Jacques, le premier en 1125, accompagné par l’évêque de Toulouse, le second en 1140, au cours duquel il joua les médiateurs pour ramener la paix entre ses parents et alliés, le roi de Castille Alphonse VII, et le roi de Navarre Garsie.

 

Avant la fin du 11ème siècle, les seigneurs bourguignons commencent à se rendre à Saint-Jacques de Compostelle. En 1078, le jeune comte Hugues de Chalon, vassal des ducs de Bourgogne, meurt en allant visiter le tombeau de saint Jacques. Comme pour les Aquitains, les pèlerinages bourguignons s’inscrivent dans le cadre des relations diplomatiques entre les deux Bourgognes, duché et comté, et les royaumes chrétiens d’Espagne. Ces relations sont basées avant tout sur l’aide militaire à la Reconquista et sur les alliances matrimoniales. Le mariage d’Urraca, fille du roi Alphonse VI de Castille, avec Raimond de Bourgogne, donne à ce dernier le comté de Galice et donc la suzeraineté sur Compostelle. Dans ce contexte, la parentèle et les vassaux des comtes de Bourgogne sont invités à partir eux aussi en pèlerinage. C’est le cas du comte de Grenoble Guigues III qui part pour la Galice en 1107.

 

Après 1119, l’élection au trône de Saint-Pierre du frère de Raimond, Gui de Vienne, sous le nom de Calixte II, renforce encore la présence bourguignonne en Galice et la fréquence des pèlerinages. Le duc de Bourgogne Hugues II Borel se serait rendu deux fois à Compostelle entre 1120 et 1130. Quatre ans plus tard, le comte de Grenoble Guigues-Dauphin, fils de Guigues III et époux de la nièce de Calixte II, part pour un pèlerinage pénitentiel à Saint-Jacques, en compagnie du comte de Genève, afin de faire lever l’excommunication qui l’avait frappé.  

 

Quant aux Normands, les témoignages qui les concernent relatent essentiellement des voyages maritimes. Si les rias de Galice sont fréquentées par les marins scandinaves dès le neuvième siècle, il s’agit alors d’actes de piraterie et de pillages, et non de pèlerinages. L’Historia Compostellana garde le souvenir d’une expédition maritime venue des Iles britanniques dont les membres, en route pour la Terre Sainte, profitèrent de leur escale en Galice pour dévaster la région et rançonner la population. L’un des premiers véritables pèlerins anglais à se rendre à Compostelle fut sans doute le marchand saxon Godric de Finchale. Fraîchement converti au christianisme, il prit la mer vers 1102 pour un périple qui le mena aux principaux Lieux Saints de la Chrétienté : Compostelle, Rome, Jérusalem et Saint-Gilles. A partir du 12ème siècle, les pèlerinages maritimes s’intensifient et leur but est souvent commercial, nous y reviendrons ci-dessous. 

 

Godric fut semble-t-il devancé par Ansgot de Burwell qui, du temps de l’évêque Robert de Lincoln (1093-1123), manifeste son intention de fonder à Burwell (Lincolnshire) un prieuré dépendant de l’abbaye de La Sauve-Majeure parce qu’il y avait été hébergé avec charité et dilection à son retour de Saint-Jacques. C’est à Marmoutier que son compatriote Richard de Mauleverer, originaire du comté d’York, trouva refuge vers 1104, en revenant de Compostelle. Certains des plus hauts dignitaires de l’artistocratie anglo-normande se rendirent à Compostelle. C’est le cas d’Henri de Blois, évêque de Winchester. En 1151, de retour de Rome, il entreprit la circumnavigation de la péninsule ibérique et fit escale en Galice pour y honorer saint Jacques. Sa cousine Mathilde l’Emperesse, fille du roi d’Angleterre Henri 1er Beauclerc, l’avait devancé dès 1125, l’année même de son veuvage, suite au décès de son premier époux, l’empereur d’Allemagne Henri V. Le second mari de Mathilde, Geoffroi Plantagenêt, comte d’Anjou, se rendra lui aussi sur la tombe de saint Jacques en 1131. Par contre, leur fils Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre (1154-1189) ne fit pas le voyage en Galice, mais il contribua au développement de nombreux établissements religieux sur les routes du pèlerinage, et notamment à la fondation de l’hôpital Saint-James de Bordeaux. Enfin, Galeran de Meulan, grand baron anglo-normand fidèle d’Henri 1er Beauclerc, puis de son successeur Etienne de Blois, partit en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle entre 1144 et 1145, avant de s’engager dans la seconde croisade aux côtés du roi de France Louis VII. 

 

Ce dernier effectue le pèlerinage à Compostelle entre octobre 1154 et janvier 1155, autant et sinon plus par démarche diplomatique que par dévotion religieuse. Louis VII se rend en effet en Galice à l’invitation de son nouveau beau-père, le roi de Castille Alphonse VII. Après avoir annulé son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, le roi de France venait d’épouser l’infante Constance de Castille. Il est alors à la recherche d’alliances lui permettant de contrer la montée en puissance d’Henri II Plantagenêt, nouvel époux d’Aliénor. Le roi de Castille, comme la maison de Blois-Champagne, à qui il vient de donner ses deux filles, peuvent lui fournir un appui indispensable face au roi d’Angleterre. L’intérêt que le roi de France porte à Saint-Jacques de Compostelle semble donc tout relatif. Duc d’Aquitaine par son mariage avec Aliénor, Louis aurait pu entreprendre le pèlerinage galicien dès 1137 afin de perpétuer une tradition remontant à Guillaume le Grand. Il ne l’a pas fait. En 1154, il est d’ailleurs le premier roi des Francs à franchir les Pyrénées depuis Louis le Pieux. 

 

On notera toutefois, d’après le Guide du Pèlerin, que le roi de France Philippe 1er (1060-1108) aurait tenté d’emporter en France les corps des saints Jacques, Martin de Tours, Léonard et Gilles, sans y parvenir. On lui aurait rapporté une relique de l’apôtre Jacques - peut-être un bras -, et il aurait fondé, entre 1101 et 1104, la chapelle Saint-Jacques de Bédegon près d’Etampes.  Cependant, rien ne prouve que Philippe 1er fit lui-même le pèlerinage de Compostelle. Certains grands seigneurs laïcs et ecclésiastiques, parents et familiers des rois de France, prirent néanmoins le chemin de Saint-Jacques. C’est le cas de l’évêque de Reims Hugues de Vermandois dès 961, ou de Baudoin, comte de Guines, proche du roi Philippe 1er. A la suite de Louis VII, les grands feudataires du royaume, comme Philippe d’Alsace et Thibaut de Blois, devinrent eux aussi des pèlerins jacquaires .