Saint Alain, un évêque breton à Bazas, sur la route de Compostelle

Le texte Baptista Salvatoris, rédigé par un chanoine anonyme peu après 1140, porte sur le culte de saint Jean-Baptiste à Bazas et dans le midi de la France. Un passage de ce texte relate l’incendie qui dévasta la ville de Bazas en 1136, suite à un conflit entre l’évêque local et celui d’Agen. Le feu avait commencé à dévorer la basilique Saint-Martin dans laquelle se trouvait le tombeau et le corps de saint Alain, enterré là depuis plus de quatre cent ans. Le corps fut épargné par miracle et transféré ensuite dans la nouvelle cathédrale dédiée à saint Jean-Baptiste. La tradition rapporte que saint Alain était un évêque d’origine bretonne. En 1605, le chronicon Vasatense reprend le passage du Baptista Salvatoris concernant l’incendie de la ville et le miracle du corps de saint Alain et ajoute que la tête de l’évêque breton fut honoré jusqu’au temps des Calvinistes, c'est-à-dire jusqu’en 1573. Dans le bréviaire de Bazas, il est fêté au 26 novembre.

 

Il aurait existé un saint Alain, évêque de Quimper et originaire de Corlay, mais les sources bretonnes qui en font état ne remontent pas plus haut que le 16ème siècle. Saint Alain est inconnu des listes épiscopales conservées dans les cartulaires de Quimperlé (12ème siècle) et de Quimper (14ème siècle). Le nomen renvoie bien à la dynastie comtale, puis ducale de Cornouaille, mais ni Alain Canhiart, ni Alain Fergant n’ont exercé de charge épiscopale. Par ailleurs, la Vie de saint Alain de Corlay est un démarquage tardif de celle de saint Amand d’Elnone. Le culte de saint Alain s’est aussi raccroché à celui de l’évêque de Maastricht. Saint Amand est originaire de l’Herbauge, mais cela ne fait pas forcément de lui un Breton, du moins pas avant le neuvième siècle, et c’est un saint mérovingien qui vécût au septième siècle. 

 

L’explication à la présence  à Bazas des reliques d’un saint breton nommé Alain tient peut-être au contexte dans lequel a été rédigé le Baptista Salvatoris. Une tradition née au cinquième siècle ou sixième siècle et relayée par Grégoire de Tours rapporte qu’une dame des Gaules, présente lors de la décollation de saint Jean-Baptiste, apporta à Bazas une ampoule remplie de son sang.  La relique fut enfouie profondément, et oubliée, sous l’autel de l’église dédiée à saint Jean-Baptiste. Elle fut redécouverte par miracle et à point nommé peu avant la visite du pape Urbain II à Bazas, en mai 1096, lors de la prédication pour la première croisade. Le pape authentifia officiellement l’ampoule de sang qui fut alors placée sous l’autel de la nouvelle cathédrale, consacrée pour l’occasion. La relique fut dès lors l’objet d’un culte et d’un pèlerinage. Comme à Saint-Jean d’Angély quelques décennies plus tôt, la découverte opportune de reliques assure la promotion d’un établissement religieux et d’une cité et y attire les pèlerins de passage. Comme Saint-Jean d’Angély, Bazas se trouve sur la route de Compostelle. Les pèlerins qui avait emprunté la Via Turonensis avaient vu le chef de saint Jean-Baptiste à Saint-Jean d’Angély. Après Bordeaux, ils pouvaient rejoindre la Via Lemovicensis pour se rendre à Bazas où l’on gardait une ampoule de son sang. A Belin, dans le diocèse de Bazas, on pouvait visiter les corps des guerriers de Charlemagne, dont celui d’un certain Arastagnus, roi de Bretagne. 

 

L’évêque de Bazas fut en relations avec des Bretons, par l’intermédiaire de l’abbaye Saint-Florent de Saumur. Celle-ci possédait deux prieurés dans le diocèse de Bazas : Saint-Vivien et Saint-Ferme. En 1080, Raimond II le Jeune, évêque de Bazas, cède à Guillaume de Dol, abbé de Saint-Florent d'origine bretonne, le monastère de Saint-Ferme afin de restaurer la règle bénédictine dans ce qui est devenu « une caverne de voleurs ». L’année suivante, le même évêque cède à Saint-Florent le monastère Saint-Vivien de Bazas, ruiné, couvert de broussailles et peuplé d’animaux immondes, mais détenant le sépulcre et le corps de saint Vivien. 

 

Au  nord de Bazas, l’abbaye de La Sauve-Majeure, fondée en 1079 par Gérard de Corbie, avait rapidement noué des contacts avec la Bretagne. Un acte daté de 1079-1091, établissant une association de prières réciproques entre les abbayes de Saint-Jean d’Angély et de la Sauve-Majeur, fournit la liste des ving-trois autres communautés religieuses bénéficiant d’une association semblable. On y trouve mention de Saint-Croix de Quimperlé (Et Sanctae Crucis de Kimperlé). Si la majorité de ces confraternités concerne des établissement situés en Aquitaine (Gascogne, Limousin, Saintonge, Poitou), d’autres, passées avec des communautés plus éloignées, ne peuvent se comprendre que par leur situation sur des itinéraires de pèlerinage. La Sauve-Majeure devient très vite une étape incontournable du pèlerinage de Compostelle et l’association de prières avec Quimperlé indique que l’abbaye bordelaise était probablement fréquentée par des pèlerins venus du comté de Cornouaille. Ces pèlerins bretons pouvaient en profiter pour se rendre sur le tombeau de saint Emilion, distant d’une vingtaine de kilomètres de la Sauve-Majeure. Puis, ils pouvaient poursuivre leur circuit en direction du Sud, en visitant le tombeau d’Arastagnus à Belin et, après 1140, celui d’Alain à Bazas.

 

Peut-être l’auteur du Baptista Salvatoris aura-t-il donné aux reliques d’un évêque inconnu une origine et un nom breton, afin d’attirer à Bazas les pèlerins de Cornouaille se rendant à Compostelle, et qui nourrissait pour le nom d’Alain, comte et fondateur de l’abbaye de Quimperlé, une ferveur toute particulière.