Saint Emilion, un Vannetais sur la route de Compostelle

Eglise monolithe de Saint-Emilion.
Eglise monolithe de Saint-Emilion.

Le dossier hagiographique de saint Emilion se résume à une Vie légendaire connue par plusieurs versions dont la plus ancienne est contenue dans un manuscrit copié au 12ème siècle et ayant appartenu aux chanoines réguliers augustins installés à Saint-Emilion par l’archevêque de Bordeaux au début du 12ème siècle. Tout porte à croire que la rédaction originale n’est guère plus ancienne que ce manuscrit et qu’elle fut l’œuvre de ces mêmes chanoines. 

 

Au huitième siècle, nous dit l’auteur de la Vie, Emilion ou Emilien, originaire du pays de Vannes, décide de quitter son pays natal pour faire le pèlerinage de Compostelle.  En chemin, il fait étape au monastère de Saujon, non loin de Saintes. L’abbé Martin parvient à le convaincre de rester à Saujon et lui confie le poste de cellérier. Désirant vivre en ermite, Emilion quitte ensuite le monastère pour aller vivre dans la forêt des Combes, près de la Dordogne. Là, il se creuse une grotte et un oratoire dans les rochers. Sa réputation de sainteté ne tarde pas à attirer les foules. Il décède le 6 janvier 767, au temps du duc d’Aquitaine Waïfre. Son nom fut donné à la paroisse abritant son ermitage, ainsi qu’au vignoble cultivé alentour et devenu mondialement célèbre.

 

Le récit de l’hagiographe, qui place l’existence de saint Emilion au huitième siècle, contient plusieurs anachronismes. Ainsi, l’abbé Martin, qui reçoit Emilion au monastère de Saujon, fut un disciple et contemporain de saint Martin de Tours. D’autre part, Emilion aurait difficilement pu se rendre en pèlerinage à Compostelle alors que les reliques du saint galicien ne furent trouvées que vers 800, après la mort du saint vannetais. Par contre, ce pèlerinage connut un grand succès à partir des 11ème et 12ème siècles, c'est-à-dire au moment où fut rédigée la Vie d’Emilion. De même, si le duc Waïfre fut un personnage historique du huitième siècle, il devint ensuite un héros de chansons de geste, Gaifier de Bordeaux, sans doute plus célèbre que son modèle historique. Au siècle suivant, la Chronique saintongeaise cite « Saint Melion sore Gironde » parmi les églises du Haut Médoc qui servirent de cachette aux trésors ecclésiastiques à l’approche des Normands.

 

Malgré ces anachronismes, l’hagiographe de saint Emilion s’appuie sur un arrière-plan historique précis, qui balaie toute la période du haut Moyen Âge. Outre les relations économiques et maritimes, on peut noter que la région de Saintes a déjà reçu la visite d’un saint breton, Malo s’étant installé à Nancras, dix kilomètres au nord de Saujon. Originaire du pays vannetais, comme Emilion, le jeune Maenobred avait trouvé refuge à l’église Saint-Macout de Saintes avant d’y dérober les reliques de saint Malo. Cela atteste de relations suivies entre les clergés de Bretagne et de Saintonge. 

 

Par ailleurs, si l’on admet qu’Emilion a effectivement vécu au huitième siècle, le contexte politique de l’époque donne un tour particulier à son voyage jusqu’en Saintonge. En effet, Emilion aurait quitté Vannes alors même que la ville passait sous le contrôle de Pépin le Bref, après l’expédition franque de 753. Aurait-il cherché refuge dans la région de Saintes, comme le fit aussi Maenobred ? Emilion est contemporain de la mise en place de la marche de Bretagne dont l’une des fonctions devaient être d’empêcher une jonction entre Bretons et Aquitains, ce que redoutait Pépin le Bref. Celui-ci partit d’ailleurs en campagne en Aquitaine juste après avoir soumis les Bretons. 

 

Emilion meurt un an avant le duc Waïfre, assassiné en 768 après plusieurs années de lutte contre le pouvoir franc. La dernière année, Pépin le Bref dirigea les opérations militaires depuis Saintes, tandis que Waïfre se cachait dans la forêt de la Double, en Périgord. C’est là qu’il fut assassiné par trahison. Cette forêt se trouve à une cinquantaine de kilomètres de l’ermitage d’Emilion. Celui-ci fut donc voisin du théâtre des dernières luttes du duc d’Aquitaine. Emilion aurait-il quitté la Saintonge pour fuir à nouveau les armées franques ? Comme l’a remarqué Bernard Merdrignac, ses déplacements s’incrivent parfaitement dans la vie politique de l’Aquitaine du huitième siècle . 

 

Si la Vie de saint Emilion est l’unique document permettant d’éclairer quelque peu l’histoire de la localité éponyme au haut Moyen Âge, il n’en est pas de même pour les 11ème et 12ème siècles où un dizaine de textes - principalement des chartes - nous renseignent sur l’environnement politique et ecclésiastique qui a entouré la rédaction de la Vie. Au milieu du 11ème siècle, le locus de Saint-Emilion dépend de l’abbaye bénédictine de Nanteuil-en-Vallée, dans le diocèse d’Angoulême. Cette abbaye sera bientôt rattachée à Saint-Florent de Saumur, à l’initiative du vicomte Olivier de Castillon, parent des moines de Nanteuil. Olivier fonde, près de son château, entre 1059 et 1086, un prieuré dédié à saint Florent, placé lui aussi sous la férule de la maison mère à Saumur. En fait, à la fin du 11ème siècle, le locus de Saint-Emilion est entre les mains du vicomte Olivier de Castillon qui y perçoit les bénéfices ecclésiastiques. Le service religieux est assuré par un prêtre nicolaïte, Forton Roland, qui vit à Saint-Emilion avec femme et enfants. Rien ne permet de penser qu’une communauté monastique occupait l’endroit, même si la présence des reliques du saint, attestées en 1014, laisse supposer l’existence d’un pèlerinage, et donc de voyageurs à accueillir. 

 

En 1079, à l’occasion d’un concile tenu à Bordeaux, l’archevêque Josselin de Parthenay décide de mettre en œuvre la réforme grégorienne sur son diocèse. Il fut décidé, entre autre, de soustraire l’église de Saint-Emilion de l’autorité seigneuriale pour la placer sous la juridiction de l’archevêque de Bordeaux. Le vicomte Olivier ne s’y opposa pas. L’église et ses abords immédiats devinrent alors une sauveté, une enclave archiépiscopale à l’intérieur de la vicomté de Castillon. Puis, Josselin de Parthenay instaura une communauté de chanoines réguliers où fut accueilli le prêtre Roland, après qu’il eut abandonné son épouse. Après une période où l’autorité des nouveaux arrivants est contestée, aussi bien par les laïcs que par les moines de Nanteuil, le successeur de Josselin de Parthenay parvient à installer  définitivement à Saint-Emilion une communauté de chanoines augustins. C’est l’un d’entre eux, sans doute, qui composa la Vie de saint Emilion.