Saint Jacques et l'Autre Monde

En songe, Charlemagne vit "une sorte de chemin formé d'étoiles qui commençait à la mer de Frise et, se dirigeant entre [...] la Gaule et l'Aquitaine, passait tout droit à travers la Gascogne et l'Espagne, jusqu'en Galice..." (Livre de saint Jacques).
En songe, Charlemagne vit "une sorte de chemin formé d'étoiles qui commençait à la mer de Frise et, se dirigeant entre [...] la Gaule et l'Aquitaine, passait tout droit à travers la Gascogne et l'Espagne, jusqu'en Galice..." (Livre de saint Jacques).

La traversée d’un cours d’eau sous la protection de saint Jacques symbolise parfois  le passage de vie à trépas. Car Jacques le Majeur est aussi un saint psychopompe, un passeur d’âmes. L’épître de Jacques, texte inclus dans la Bible au quatrième siècle, fut attribué à Jacques le Majeur durant tout le Moyen Âge. L’épître définit l’extrême-onction comme une aide apportée aux mourants. Par la suite, elle est dispensée par l’apôtre Jacques lui-même, considéré comme l’intercesseur privilégié au moment de la mort. Les hommes du Moyen Âge ne tardèrent pas à imaginer le voyage des âmes des défunts vers le Ciel et à les identifier aux myriades d’étoiles formant la Voie lactée. Par cette Voie, bientôt appelée « chemin de saint Jacques », l’apôtre conduit les âmes de la terre vers l’Au-delà et les accueille au Paradis. Dès l’essor du pèlerinage, les chemins empruntés par les pèlerins de saint Jacques sont assimilés à la Voie lactée au bout de laquelle Compostelle est vue comme une cité abritant le royaume des morts (cf. Le songe de Charlemagne). Cette assimilation permet de comprendre comment s’est formée l’étymologie latine populaire Campus Stellae expliquant le nom de Compostelle, alors que la véritable signification provient du latin compositum tellus, terme désignant une nécropole, ce qui est confirmé par l’archéologie .

 

Au tout début du 13ème siècle, la Vision de Turkill, dont la rédaction est attribuée à Ralph de Coggeshall, place le Paradis à l’Ouest et présente saint Jacques comme le rassembleur et le guide des âmes en partance. Or, en Grèce comme dans les pays celtiques, les terres de l’Ouest et du Sud-Ouest sont généralement considérées comme des portes vers l’Autre Monde. En Irlande, au Pays de Galles et en Bretagne armoricaine, l’Autre Monde est une île ou une presqu’île sur laquelle règne le dieu de la mer et des eaux. C’est au sud-ouest du pays des Osismes que fut recueillie la légende du roi Marc’h au 19ème siècle. C’est aussi dans cette région que se situe l’Autre Monde des Bretons armoricains : l’île de Sein et Kêr-Is « la ville basse », à rapprocher du gallois Annwfn, *ande-dubno-, « monde d’en bas », désignant l’Autre Monde. Bae an Anaon « la baie des Trépassés » pourrait donc se comprendre aussi comme « la baie de l’Autre Monde ». Kêr-Is est également localisée dans la baie de Douarnenez où Neptune Hippius fut honoré. 

 

Dès lors, on comprend mieux pourquoi certains textes, probablement traduits et adaptés par des scribes d’origine celtique à partir de sources grecques et byzantines, ont placé l’évangélisation de Jacques en Espagne et dans les contrées occidentales : le rôle tenu par saint Jacques dans le passage des âmes vers le Paradis ou l’Autre Monde faisait de lui le maître du royaume des morts, un royaume qui, selon la tradition celtique, ne pouvait se trouver qu’à l’ouest du monde.