Saint Jacques, supplanteur d'un dieu des eaux ?

Statue de Neptune Hippius découverte à Douarnenez, conservée au musée départemental breton de Quimper.
Statue de Neptune Hippius découverte à Douarnenez, conservée au musée départemental breton de Quimper.

Il est également possible que saint Jacques ait supplanté une divinité païenne. Le choix du 25 juillet comme date de sa fête, proposé en premier lieu par le Breviarium Apostolorum, est loin d’être anodin. A cette date, les Romains sacrifiaient des chiens roux à la déesse des puits Furrina, afin de combattre les effets de la canicule et de déclencher des orages. La période caniculaire était introduite par le lever de l’étoile Sirius, ou étoile du Chien. La fête romaine des Neptunalia avait lieu précisément au moment de ce lever, le 23 juillet. Georges Dumézil a mis en lumière les similitudes entre Neptune, le dieu indo-iranien Apam Napãt et le dieu irlandais Nechtan. Plus récemment, Bernard Sergent a montré les points communs existants entre Neptune, Poséidon et les dieux marins du monde celtique comme Manannan Mac Llyr, Manawyddan, Nechtan et Nuada/Nodons, auxquels on peut ajouter l’Irlandais Labraid Loingsech, le Gallois March mab Meirchiawn et le roi Marc’h des Bretons armoricains. 

 

Or, à l’époque gallo-romaine, Neptune était honoré comme dieu de la mer à Douarnenez et en Galice, dans un contexte similaire lié aux industries de salaison. Dans les deux cas, il semble que le dieu romain recouvrait une divinité indigène dont le culte était beaucoup plus ancien. On notera que l’autel de Neptune à Villegarcia de Arousa, dans la province de Pontevedra, était situé non loin d’Iria, sur l’estuaire de l’Ulla. Selon la tradition, les reliques de saint Jacques, venues par mer de Palestine, auraient été débarquées à Iria, en fond d’estuaire. Elles seraient donc passées devant l’autel de Neptune.  

 

D’autres points communs peuvent être décelés entre Neptune, ses avatars celtiques, et saint Jacques. Tout d’abord, comme son frère Jean, il est surnommé Boanergès, « fils du tonnerre », ce qui peut signifier qu’il est capable de déclencher l’orage et les pluies mettant fin à la sécheresse. Un surnom similaire est donné au dieu britonnique Mabon / Maponos, fils de Mellt, « fils de l’éclair », dont on sait qu’il est l’équivalent des dieux Poséidon, Neptune et Apam Napãt. Jacques le Majeur apparaît aussi comme un maître des eaux marines et fluviales, comme un protecteur des marins, des pêcheurs et des pèlerins voyageant par mer.  Quatre miracles sur les vingt-trois recueillis par le Livre des Miracles de Compostelle concernent des sauvetages en mer. On y voit le saint commander aux éléments, apaiser les tempêtes, piloter les navires ou les envoyer par le fond. Dans ce dernier cas, il s’agit d’un navire sarrasin ayant capturé un navire de pèlerins frisons. Le nautonier, tombé à l’eau, invoque saint Jacques qui lui apparaît au fond de la mer. L’apôtre le ramène sur son bateau et menace Avitus, le chef des Sarrasins. Celui-ci demande : « Serais-tu, par hasard, le Dieu de la mer qui tient tête sur les océans à notre peuple ? ». Saint Jacques lui réplique : « Je ne suis pas le dieu de la mer, mais le serviteur  du dieu de la mer, qui vient en aide à ceux qui sont en perdition et qui m’appellent, aussi bien sur la mer que sur terre… » Puis, il déclenche une tempête qui coule le navire sarrasin, et mène à bon port le navire des pèlerins. 

Saint Jacques est aussi invoqué par les bateliers et par les voyageurs, pèlerins ou autres, qui doivent franchir fleuves ou rivières. Sur une grande partie de son cours, la Loire est placée sous sa protection. Ponts, îles ou gués sont autant de lieux propices à la construction d’une chapelle ou à l’érection d’une simple croix, dédiées à l’apôtre compostellan. Les fontaines font également partie des eaux protégées par le saint et certaines sont guérisseuses. Jacques sait aussi combattre les crues, ce qui n’est pas sans rappeler certaines légendes concernant Neptune et ses avatars celtiques. A Echirolles (Isère), sur la rive droite du Drac, l’église vouée à saint Jacques conserverait le corps décapité du saint. Il y est vénéré comme une sorte de divinité tutélaire capable de contenir les eaux de la rivière Drac. Chaque année, depuis au moins 1386, les édiles de la ville de Grenoble viennent faire des offrandes à saint Jacques pour que les eaux du Drac ne causent aucun dommage à la ville et au territoire de Grenoble. Le nom de la rivière renvoie à un dragon et rappelle que lou Drac, personnage bien connu de la tradition orale occitane, est un génie des eaux serpentiforme qui prend parfois forme humaine. Mais il se présente aussi sous l’aspect d’un âne rouge, d’un cheval blanc ou noir dont le dos a la capacité de s’allonger démesurément pour pouvoir accueillir un grand nombre de cavaliers. Le Drac mène ensuite ses cavaliers au triple galop au beau milieu d’une rivière afin de les noyer.  

 

Or, le cheval est le principal attribut de Poséidon et d’autres dieux celtiques qui lui sont apparentés. L’inscription de Douarnenez est dédiée à Neptune Hippius. Le folklore irlandais et britannique connaît aussi ces chevaux d’eau, puca ou grant, doués de pouvoirs magiques sur les eaux au fond desquelles ils vivent. Il semble qu’à Echirolles, le culte de saint Jacques se soit subsitué à celui, bien plus ancien, d’un dieu des eaux hippomorphe à qui s’adressait en premier lieu le rituel des offrandes propitiatoires. Sur le même thème légendaire, on pense au lac des monts Albains, qui menaçait de déborder, à la rivière Boyne en Irlande, ou à l’œil de mer de la rivière Blavet, en Bretagne, qu’il fallait propitier pour éviter ses crues dévastatrices. Sa maîtrise des eaux célestes et terrestres fait de saint Jacques un intercesseur indispensable à l’obtention de bonnes récoltes. Le 25 juillet, jour de sa fête, on organisait des processions religieuses afin de se concilier les éléments.